Bernard Ollivier - Traverser l’Anatolie

12.04.2007 | Mis à jour le 04.01.2008 | Black
3593 visiteurs  -  Aucun commentaire

A pied de la Méditerranée jusqu’en Chine par la Route de la Soie.

1ère étape...

(BMP)

L’histoire pourrait débuter comme un pari stupide, inutile, voir dangereux. Elle peut être perçue comme le caprice d’un sexagénaire en mal d’aventures, en pleine crise de la soixantaine. Un ancien journaliste à la retraite décide de s’échapper de cette retraite dorée en partant sur les traces de la route de la Soie. En 4L ? En vélo ? Non simplement à pied, du bord de la méditerranée jusque dans les profondeurs de la Chine. Exploit sportif ou Coup de tête ? En fait, ni l’un ni l’autre. Bernard Ollivier n’a pas l’âme d’un grand sportif et ne parcourt pas ces milliers de kilomètres pour se faire un nom, pour connaître la gloire et la célébrité qu’un tel exploit peut engendrer. Si pour le commun des mortels, il peut s’agir d’une véritable performance sportive, lui ne voit pas l’affaire en ce sens. Pourtant, il ne s’agit pas non plus d’une impulsion stimulée par la peur de se retrouver pépère dans son pavillon à arroser son petit jardin printanier... Là encore, Bernard Ollivier est franc avec lui-même. Il sait que cette aventure sera extrêmement dure, éprouvante. Mais il s’y est préparé. Loin d’être fou, il a mené une longue réflexion sur le sujet, sur le trajet et ses modalités pour tracer sa route en trois longues étapes. Premièrement, il ne marchera qu’à la belle saison, en évitant de traverser les déserts et montagnes dans des conditions climatiques trop rudes ; deuxièmement, cela permettra à ses pieds, à son corps, à sa tête de se refaire une santé une année sur l’autre.

Istanbul, ville départ de ce long marathon à travers la Turquie et l’Anatolie.

Téhéran, ville arrivée pour cette première étape de la « Longue Marche » à travers une route de la Soie pleine de mystères, de saveurs et de découvertes.

Entre ces deux cités historiques, qu’y a-t-il ?

Des caravansérails et...

Beaucoup de souffrance physique et morale. Physique, tout d’abord, il suffit de regarder l’état de ses pieds, de ses hanches au bout de quelques journées de marche. Morale ensuite, parce que l’aspect physique influe aussi énormément sur sa psychologie et son esprit se trouve par moment submergé par des doutes, des peurs, des échecs.

Beaucoup de bonheur, de joie et d’attachement. Le bonheur de se retrouver seul, de pouvoir méditer sur son propre sort, de comprendre son corps et sa tête. Seule une longue marche permet une telle introspection de soi. Ce n’est pas pour rien que dans toutes les religions, les longs pèlerinages font office de chemin vers la foi. Mais le but de Bernard Ollivier n’est en rien un appel à Dieu. Il ne voit en son « pèlerinage » aucune connotation religieuse, simplement le désir, l’envie de se retrouver seul, face à soi, face à ses illusions.

Et moi dans tout ça, simple lecteur de cette aventure humaine ? Je sens cette souffrance. Mais je respire également ce bonheur. Loin des circuits touristiques à travers la Cappadoce ou le long des côtes maritimes, je découvre un pays sous un autre jour, sous une autre âme, celle de l’hospitalité, de la serviabilité et du devoir d’accueillir chez soi le vagabond, le pèlerin voyageur.

Mais le plus grand bonheur est surtout celui que lui procure les autres, à savoir les autochtones (turcs et kurdes, hommes, enfants et femmes) qu’il croise le long des routes en voitures, camions ou plus rarement à dos d’âne. Cette rencontre avec l’autre, voilà ce que Bernard Ollivier est venu chercher : un contact avec la population locale pour comprendre ce pays. Et seul un marcheur solitaire (sans lecteur mp3, le casque sur les oreilles) peut se permettre de rencontrer chaque soir l’habitant, de recevoir une si chaleureuse hospitalité. S’abriter sous un toit hôte, partager son repas même frugal et souvent composé uniquement d’eau, de pain et de fruits secs, palabrer la nuit durant de sa vie parisienne mais aussi de la culture turque, de la politique des deux pays, du « problème » kurde... Les sujets de conversations ne manquent pas même si la langue peut parfois mettre des limites, être un frein à cette soif de découvertes, cet appétit insatiable de connaissances.

Une expédition dangereuse ? Certes, oui. Bernard Ollivier en a conscience. Il a été maintes et maintes fois prévenu, avisé, avant son départ et tout au long de son périple : les voleurs de grands chemins qui pensent trouver dans son sac à dos un véritable petit trésor occidental, les Jandarmas omni présents et lourdement armés, le doigt systématiquement sur la gâchette et aussi ces terroristes kurdes membres du PKK. Et de façon prévisible, pour moi et pour Bernard Ollivier également, lorsqu’il croise ou se fait arrêté par les militaires, des images de Midnight Express nous reviennent forcément en tête. Mais la Turquie et l’Anatolie ne peuvent se résumer qu’à ces quelques mésaventures. Certaines rencontres y sont trop belles, trop chaleureuses, certains paysages sont trop propices à la méditation et cette aventure s’avère être plus humaine que physique.

Qu’est-ce qui me pousse en avant ? Quelle force invincible, à peine réveillé, me jette sur la route ? La difficulté pour moi n’est pas de marcher mais de m’arrêter, car j’ai atteint cet état particulier de la plénitude physique ; dès que l’essentiel de la fatigue est évacué, et cela est très rapide compte tenu de l’entraînement que je vis depuis plusieurs semaines, je rêve de marcher, marcher encore.

On a pu constater, chez les pèlerins en particulier, que lorsque la moyenne de trente kilomètres par jour est atteinte, l’entraînement physique neutralise la perception du corps. Dans presque toutes religions, la tradition du pèlerinage a pour objet essentiel, à travers le travail de l’être physique, d’élever l’âme : les pieds sur le sol, mais la tête près de Dieu. D’où l’aspect intellectuel de la marche que les béotiens ne soupçonnent pas. Ceux qui n’ont pas vécu pareille aventure pensent le plus souvent que la marche est souffrance. Elle peut l’être pour ceux qui, par masochisme ou religiosité, s’infligent des tortures, marchent à genoux ou nu-pieds sur les cailloux. Mais dans la limite de trente kilomètres par jour, la marche est une jouissance, une douce drogue.

Le voyage à pied, solitaire, place l’homme face à lui-même, le libère de la contrainte du corps, de l’environnement habituel qui le maintiennent dans une forme de pensée convenue, convenable et conditionnée. Les pèlerins se considèrent presque toujours changés après une très longue marche. C’est qu’ils y ont rencontré une part d’eux-mêmes qu’ils n’auraient ans doute jamais découverte sans ce long face-à-face. C’est aussi pourquoi il faut privilégier la marche solitaire, ce qui n’empêche pas de retrouver les amis à l’étape. L’avantage qu’ont sur moi le pèlerin ou le caravanier de la route de la Soie se situe là. Le soir, avec les marcheurs, qu’ils partagent ou non leurs croyances, leurs fatigues et leurs découvertes, ils peuvent alors échanger, comparer leurs sensations, leurs émerveillements, soumettre à la critique les idées qu’ils ont développées durant la journée.

Une expérience inoubliable pour Bernard Ollivier : 12 000 Km le long de la Route de la Soie. Nul doute que cette aventure le marquera à jamais. Mais la force de son récit se répercute également dans l’esprit du lecteur. Je ne suis pas près d’oublier cette expédition à travers la campagne anatolienne, la rencontre des paysans, des jandarmas, des imams, des hommes et des femmes turcs. Cette persévérance physique et ces rencontres d’un jour, d’une nuit, resteront pour longtemps un souvenir ancré dans mon corps, dans mon esprit, et même au plus profond de mon âme. Rarement, un livre a pu me transporter vers une si lointaine et profonde destination et l’impatience me guète pour suivre les prochaines étapes...


-  Longue Marche Épisode 2 : Vers Samarcande.

-  Longue Marche Épisode 3 : Le Vent des Steppes.


Après cette longue traversée de l’Anatolie, je me plais à imaginer d’ici une trentaine année, à l’heure d’une retraite bien méritée, un certain Blue sévissant à merveille dans son style si poétique et passionné sur ce site en nous présentant de fabuleuses randonnées. Je le vois bien franchir des frontières, escalader des montagnes pour nous rapporter de sublimes textes agrémentés de quelques illustrations photographiques tout aussi magnifiques. Alors, vivement 2040...

 
 

Poster un nouveau commentaire


Modération de ce forum :

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.


Emoticones :

(Pour insérer un émoticone, cliquez simplement sur l'image.)

:aime::bof::clindoeil::diable::en_colere::etoile::exclamation::fleur::interrogation::langue::lol::lunettes::mouai::pas_content::pleure_de_rire::rigolo::sourire::surprit::triste::xtra:

Titre :

Texte de votre message :

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)


Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)


Qui êtes-vous ? (optionnel)


Derniers Commentaires

Articles les plus populaires

Articles les plus consultés

Articles récemment mis à jour

Au hasard

Articles poussiéreux

Too Cool for Internet Explorer

En noir et bleu est motorisé par le logiciel libre Spip 1.8.3 associé au squelette graphique BliP 0.91

20 rubriques ... 318 articles ... 729 commentaires ... sites référencés ... 103 visiteurs par jour (597130 au total)

Haut de page | XHTML 1.0 | CSS 2