Colin Harrison Havana Room

22.11.2007 | Black
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Devant moi, je découvre un petit restaurant, au demeurant sympathique, qui a su conservé une valeur « authentique ». Comme a priori, je n’ai aucune affaire en cours, aucune envie particulière, je décide par curiosité de franchir la porte. La serveuse m’installe au fond, sans faire attention à moi. Au moins, je ne serai pas dérangé par les va-et-vient des clients. Je me cale au fond de mon fauteuil en cuir rouge, sort mon bouquin et plonge dans une nouvelle lecture. Une odeur de cigare froid parfume l’atmosphère de ce restaurant, et à chaque page tournée les effluves de viande grillée me parviennent. Sans le savoir, j’ai pénétré dans un véridique steak house. Je passe ma commande tout en continuant à suivre les [més]aventures de mon héros fictif.

Commencer par la nuit où ma vie d’avant a fini. Commencer par la chaude soirée d’avril où le quadra fripé est sorti de son taxi à l’angle de Park Avenue et de la 77ème. Autour de lui, Manhattan fume et vrombit. Il a faim, envie de baiser, besoin de dormir, et dans l’ordre, de préférence. Le taxi redémarre, disparaît. Il est une heure du matin, et lui, la tête renversée en arrière, regarde l’immeuble où il habite en poussant un gros soupir - un soupir encyclopédique, un ouf audible venu du tréfonds de ses poumons et qui condense tout ce qui fait sa vie, souhaits et rêves, tristesses et joies, victoires et défaites. Sa vie entière, oui, tourbillonne dans cette bouffée tiède, comme toujours, pour tout le monde.

Lui, c’est Bill Wyeth, le quadragénaire type de New York, avocat compétent, une femme, un fils, fortune aisée sans être incommensurable. Une vie classique en somme guette ce père de famille plutôt conventionnel, jusqu’à ce triste et sombre jour, celui de l’anniversaire de son fils Timothy. Là, l’accident banal, statistiquement une chance sur un million qui va bouleverser à tout jamais la vie de deux familles. Responsable de cette tragédie, Bill va s’enfoncer, petit à petit, dans son marasme, jusqu’à tout perdre, son job au cabinet renommé, sa femme et son fils. Il n’y est pour pas grand-chose et pourtant il ne s’en remettra jamais et se plaira à suivre sa propre déchéance, inexorablement.

En attendant mon steak taille XXL servi sur une planche de bois, Colin Harrison me propose un étonnant voyage de New York jusqu’à la pointe sauvage de Long Island avant de revenir sur mes pas, Central Park et Manhattan ; une excursion parsemée de rencontres malsaines dans ses rues sombres, quelques déchets humains à mon image. Du regard, j’essaye d’attirer l’attention de la serveuse pour renouveler ma pinte de bière. Pas évident d’ailleurs de sortir du lot au milieu de tous ces costumes gris (des avocats, des courtiers en bourse, des consultants). En attendant, mes yeux replongent dans l’univers new-yorkais.

Bill Wyeth, un héros « austérien » ? Il n’en est pas loin... Faut dire que le lieu s’y prête avec facilité. New York et ses quartiers clés de Manhattan ou Harlem. La situation y est également pour quelque chose : un détail anodin qui va bouleverser (détruire, même) radicalement sa vie, une rencontre anodine, fortuite qui va peut-être le remettre sur le « bon » chemin... Mais alors que dans un roman de Paul Auster, le protagoniste touchera le fond, sombrera dans un abîme abyssal vers lequel il ne pourra plus reprendre pied, notre héros du jour aura l’occasion, contre toute attente, de prendre un nouveau départ dans la vie, dans la société.

(JPG)

Seul, attablé quotidiennement dans cet authentique « steak house », Bill Wyeth regarde, observe, suit de près ses congénères venus se rassasier dans ce même restaurant. Il découvrira notamment une petite salle en sous-sol, sorte de club privé : le Havana Room. Dès lors, ce Havana Room deviendra son obsession, sa quête : comment rentrer dans ce cercle fermé, que se passe-t-il au sous-sol de ce restaurant et pourquoi autant de mystères autour de ce « club » ? Assis à la table 17, tel un vieil habitué des locaux, Bill n’attend plus grand-chose de la vie. Jusqu’au jour où il recevra enfin le droit de s’immiscer aux membres du Havana Room...

La serveuse me fait un clin d’œil, elle a compris ma situation et renouvelle de suite ma pinte. Sans un mot, juste un regard. Ouf ! Je vais pouvoir me recaler au fond de mon fauteuil en cuir rouge et découvrir la fin de la quête de Bill.

 

1 commentaire

Bonne, la viande... 2 mai 2008 C. Sauvage
J’y ai été dans cette steakhouse à New York, devenue plutôt chic. Malheureusment il n’y a pas de Havana Room. Mais alors tant mieux parce que ma mémoire frétille encore des années plus tard au souvenir de cette lecture ha-le-tan-te ! smiley
 

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