Shôhei Ôoka Les Feux

15.01.2008 | Mis à jour le 11.02.2008 | Black
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Ce qui me réveilla encore une fois, ce fut le son du canon. La nuit était presque terminée. Le bruit et la fumée saturaient le ciel de l’autre côté du cours d’eau. Les explosions qui se rapprochaient de nous se succédaient sur un rythme de plus en plus dense. Le son du canon était violent, très proche, et bientôt mêlé de grondements semblables à des roulements de tonnerre. De l’autre côté des collines, dans le ciel au-dessus de la compagnie que j’avais quittée, un avion de reconnaissance décrivait des petits cercles comme un rapace visant sa proie. Apparemment, c’était là que le bombardement avait lieu.

Tamura n’est qu’un simple soldat, engagé dans un conflit perdu d’avance, dans une guerre qu’il ne comprend même pas. Il se demande pourquoi il se retrouve au milieu de cette jungle philippine. La fin de la seconde guerre mondiale est proche, les forces japonaises sont en déroute sur ces îles philippines. Atteint du béribéri, Tamura est rejeté de sa compagnie. Ses chefs le somment de rejoindre l’hôpital militaire basé sur cette île et l’interdisent formellement de revenir au sein de sa compagnie. Sans nourriture à proposer, Tamura est tout simplement rejeté de l’hôpital. Il se retrouve donc abandonner, seul sur cette île. Il devra errer à la recherche de compagnons de (in)fortune, à la recherche de quelques misérables victuailles pour survivre. Une quête va débuter pour ce simple soldat : celle de l’humain fermement décidé à survivre dans un environnement hostile, celle d’un jeune homme inéluctablement marqué à tout jamais par toutes les horreurs d’une guerre qui posent un cruel dilemme ; vaut-il mieux survire ou mourir en ces lieux si sombres, si miséreux ?

La mort n’était déjà plus une idée, mais une image palpable. Je m’imaginais sur la rive, le ventre déchiqueté par ma grenade. Je pourrirais sans doute, mon corps se décomposerait en divers éléments, et la majeure partie de ma chair, dont on disait qu’elle était composée aux deux tiers d’eau, se liquéfierait pour aller se mélanger au torrent.

Ce roman de Shôhei Ôoka a longuement « traîné » au milieu de ma bibliothèque. Une impulsion indéfinissable m’avait poussé à acquérir ce livre, mais une fois en ma possession, j’ai pris mon temps avant d’oser l’ouvrir. Une peur m’avait envahi, celle de trouver une histoire trop réfléchie, trop cruelle, trop « crue ». Il m’aura fallu plus d’un an pour trouver le courage de m’investir dans les mémoires de ce jeune Tamura. A la fin de ce roman, je comprends mieux la bivalence de mes sentiments : attrait et répulsion, tel est la dualité de mon esprit à ce moment-là.

Le drame de Tamura est celui d’être né Homme. L’humanité, dans toute son horreur, est présentée ici de manière extrêmement cruelle. Rien ne sera épargné au lecteur, mais après tout, qu’est-ce que la guerre ? Le massacre d’êtres humains, les charniers au détour d’une colline, la faim, la soif, la solitude, la peur : les images sont fortes et extrêmes, les odeurs sont puissantes et tenaces. Bien que présentes dans l’esprit de ce jeune soldat, les hallucinations ont ce côté « imaginaire », mais est-ce réellement des hallucinations ? Il a peur de mourir, mais encore plus peur de vivre et de découvrir toutes ces horreurs.

(JPG)

Jamais un roman m’avait autant bouleversé. Je ne suis pas loin de la nausée, le cœur bien accroché à mon estomac, prêt à rendre toute la bile qui me reste. La guerre est certes une tragédie, mais ce roman l’est bien plus. Il s’enfonce encore plus loin dans les réflexions sombres sur l’âme humaine, à savoir le cannibalisme. Voilà, le mot est lâché... Dois-je me sentir soulager d’en parler ? L’Homme est barbare et la survie de chaque individualité l’est encore plus. Au nom de quoi ? au nom d’une guerre orchestrée par quelques puissants et au détriment d’un peuple...

Quelque chose d’inexprimable me poursuivait. Il était évident que là où j’allais il n’y avait rien d’autre que le désastre et le mort, mais une sombre curiosité me poussait peut-être à explorer ma solitude et mon désespoir jusqu’à l’instant de mon dernier souffle, jusqu’à ce que la mort vienne y mettre fin dans un coin inconnu de la campagne tropicale.

A noter qu’en 1959, un film dont le scénario fut basé sur le roman de Shôhei Ôoka, a été réalisé par Kon Ichikawa : Feux dans la plaine !

Véritable film coup de poing, « Feux dans la plaine » est l’une des plus belles ( ?) dénonciations des horreurs de la Guerre, un film dont la vision marque à tout jamais la mémoire du spectateur.

 

3 commentaires

Shôhei Ôoka 15 janvier 2008 BMR 2  rép.
On n’a pas lu, mais ce beau billet donne envie, malgré le sombre sujet. Dans le même ordre d’idée : Endo Shusaku nous avait également donné une nouvelle sur le thème du cannibalisme pendant la guerre. Manifestement, un drame fortement ancré dans la littérature nippone.

-----> Une autre référence sur le cannibalisme en temps de guerre

Shôhei Ôoka 17 janvier 2008 Black

Miam-Miam, un bon dernier souper smiley

Apparemment seule la littérature japonaise ose affronter ses propres démons en parlant ouvertement du cannibalisme. C’est cruelle mais c’est à l’image de l’Homme...

En tout cas, merci pour Endo Shusaku que je ne connaissais pas... smiley

Sweeney Todd 2 février 2008 BMR

Et bien voilà que le cinéma me fait mentir : la cannibalisme est ouvertement abordé dans le dernier film de Tim Burton, Sweeney Todd (voir notre billet).

-----> Notre billet sur Sweeney Todd

 

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