Jim Harrison - Retour en Terre

11.03.2008 | Mis à jour le 19.04.2008 | Blue & Black
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« Les corbeaux et les corneilles ne sont pas simplement des corbeaux et des corneilles. »

C’est toujours un plaisir de remettre les pieds sur cette terre du Nord Michigan. Je ressens une étrange attirance pour ces forêts du Montana, un lieu « mythique » qui attire et bouleverse mes lectures. Je m’y enfonce profondément et avec délectation, tel un vieux grizzli solitaire à la recherche de sa chaude femelle. Seul ? Plus tout à fait depuis que je sais que les corbeaux et ours peuvent veiller sur moi et mon âme...

Dans mon pick-up déglingué Clare tripote les cassettes, passe très vite des Grateful Dead à Los Lobos, pour finir par mettre une bande des Pink Floyd que nous écoutions autrefois ensemble.

Je ne sais pas si vous vous rendez compte du tableau mais imaginez un peu : Le Nord-Michigan, les gazouillis des oiseaux perdus au milieu des croassements de corbeaux, une rivière avec au milieu un vieil indien péchant à la mouche, en amont un ours péchant le saumon remontant la rivière et Pink Floyd en musique d’ambiance provenant de la réserve indienne voisine. J’ai enfin trouvé le bonheur et le Paradis terrestre. Du coup, je comprends mieux pourquoi « Blue » a été attiré plus particulièrement par ce roman du Montana. Quand en plus, ces « citoyens premiers » prennent vie sous la plume d’un talentueux Jim Harrison, je crois que je peux les suivre les yeux fermés et même prendre le risque de croiser quelques ourses en chaleur.

Donald va mourir. Ses pensées sont parfois confuses lorsqu’il dicte son récit à sa femme, Cynthia. Malgré les souffrances insupportables de la sclérose en plaque, il tente dans un ultime témoignage de raconter les siens, sa famille, l’odyssée de son arrière grand père.

Une lignée d’hommes rudes, modelés par la nature, le froid, la vie aux côtés des animaux, parfois sauvages, les travaux difficiles, que ces colosses, véritables forces de la nature de père en fils, parvenaient à accomplir sans jamais se plaindre.

Le lac Supérieur est toujours là : véritable mer intérieure, capricieuse, belle et majestueuse comme un océan. Leur histoire, souvent difficile, est liée à la rudesse de la vie des gens simples dans ce pays qui se construisait, qui se cherchait, dans lequel les indiens métis peinaient à trouver une place.

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« J’ai pénétré dans le bosquet, où David m’avait montré comment on pouvait s’allonger et se laisser doucement bercer par la moindre brise en provenance du lac Supérieur. Voilà ce que je désirais. C’est une sorte de miracle, mais il n’y avait pas de vent jusqu’à ce que je m’allonge sur cette grosse branche et que mon corps s’apaise. Quelques minutes plus tard il n’y avait plus ni intérieur ni extérieur dans le monde, si vous voyez ce que je veux dire. Mon corps malade a disparu purement et simplement, du moins pour un moment, puis il s’est endormi. Il y avait en ce lieu un esprit qui a accordé la paix à mon corps. Peut-être seulement parce que le vent s’est alors levé et l’énorme branche m’a bercé comme ma mère l’avait fait jadis dans le fauteuil à bascule. J’avais les yeux fermés, mais je me suis mis à voir des choses comme au Canada, durant les trois jours que j’avais passé sur cette fameuse colline. Mon esprit a engendré la vision des ours aux grandes ailes dont la vieille femme m’avait parlé quand j’étais dans cette barque avec Flower. La face de l’un deux ressemblait vaguement à mon visage. Je me suis demandé comment on pouvait voir des choses les yeux fermés. Bien sûr quand tôt ou tard je mourrai, sans doute pas très tard, et que mes yeux cesseront de fonctionner, je me demande combien de temps mon esprit continuera de voir des choses, et quelles choses ? Cette question me semble parfaitement naturelle. Si nous avons un esprit, comment et que voit-il ? [...] J’ai passé un long moment là-bas et, lorsque j’ai enfin ouvert les yeux, j’ai découvert K adossé à un arbre, qui fumait une cigarette. "Comment m’as tu retrouvé ? fis-je. - Il y a eu une averse hier soir et tu laisses derrière toi des traces impressionnantes, surtout quand tu rampes." K m’a aidé à gravir la pente et je n’ai pas eu trop de mal à retourner jusqu’au lac. Je savais que je n’aurais plus jamais la force de faire cette promenade. »

Moi, je me tiens donc prêt à vivre quelques grands moments, quelques belles émotions dans ce Nord Michigan en compagnie d’une famille indienne. Je m’attends à découvrir surtout le désespoir d’un monde perdu, d’une génération désenchantée où les souvenirs et honneurs d’antan se sont évanouis au fin fond des bouteilles de whiskys descendus lors de longues veillées au sein de la communauté, un peuple empêtré dans les problèmes de drogue et de chômage qui défigurent et discréditent leurs gloires passées... Mais là où je me trompe, c’est que Jim Harrison en a fait un subtil roman sur leurs traditions qui perdurent au delà du temps et ce malgré tous les obstacles liés à notre vie quotidienne si froide, si distante, si désespérante.

Les Indiens du Michigan, comme d’autres peuples autochtones de la région des Grands Lacs, ont résisté et survécu à des violences biologiques et culturelles qui durent maintenant depuis huit générations. La malédictions de la variole, d’interminables guerres meurtrières, le complet démantèlement des communauté, l’alcool, la pauvreté, la perte de leurs terres, de nombreuses traditions culturelles imposées à eux et malgré eux. Il est presque incroyable qu’ils aient pu résister à tout cela...

La confusion du récit, dans sa première partie, réclame quelques efforts au lecteur, pour reconstruire le fil des événements et les liens entre les personnages. Mais la personnalité de Donald transparaît peu à peu. Au fond, j’ai envie de dire que c’est un homme juste, et tellement attachant. Il est à bien des égards hors du commun, de par son physique, de par sa vie, de par sa famille, et bien sûr de par l’épreuve de la maladie qui inexorablement le terrasse. Mais il est juste, avec ses enfants, avec sa femme qu’il aime autant comme une maîtresse que comme une soeur. Même avec ce Floyd, qu’il veut tuer de ses mains depuis qu’il a douze ans.

En toute franchise, j’ai été cueilli à froid par ce récit, un peu difficile à suivre, au style peu classique. Mais c’est le prix à payer pour comprendre Donald, et son chemin vers la mort.

J’avais eu également du mal à rentrer dedans et à m’immiscer dans ces longs discours d’un Jim Harrison fort bavard, et puis au fil du temps, je me suis senti happé par cette nature avec Donald, Cynthia, K. et les autres... comme si je me retrouvais d’un coup avec eux, comme si je comprenais petit à petit les motivations de Donald, comme si cet environnement sauvage avait entrepris de venir me chercher de ma petite conformité bien tranquille. Comme quoi il faut juste un poil de persévérance pour rechercher et trouver l’émotion.

Dans cet environnement encore sauvage, au milieu des ours et des corbeaux, la vie simple de trois générations d’indiens défile sous mes yeux. L’espace d’un roman, je vais partager leur vie, leur passion mais aussi leur deuil. Parce que plus qu’un témoignage sur ces premiers habitants, ce roman évoque le droit à mourir et l’après... Quel espoir et envie restent-ils lorsque l’on sait que l’on va bientôt mourir et quitter cette terre ? Alors si le destin en est ainsi, pourquoi ne pas choisir son lieu et son heure... Donald n’est plus que l’ombre de lui-même, sa fierté d’être un indien robuste et gaillard sombre en même temps que ses jambes qui n’arrivent plus à le soutenir. Il doit et il a accepté sa mort. Bien que conscient que cela soit interdit par la loi des blancs, il veut alors se projeter dans la mort et souhaite être enterré à même le sol pour se rapprocher de sa terre.

Nous parlons de ce qu’elle appelle "le projet", dont l’échéance se rapproche douloureusement. Elle passe presque toute la nuit auprès de Donald, il parle plus aisément dans l’obscurité. Il est presque prêt. Donald croit que Dieu se trouve dans tous les êtres vivants, les humains, les insectes, les oiseaux, les animaux, les microbes, et que la terre et ses montagnes, les plaines, les lacs et les rivières font partie de son corps. Les fleuves et les cours d’eau sont des vaisseaux sanguins. Un jour, il m’a demandé si j’avais remarqué que les éclairs ont la même forme que les systèmes fluviaux. Je l’avais en effet remarqué. Ainsi, Donald veut être enterré au Canada, au nord de Soo, là où il a passé trois jours et trois nuits sous le ciel, sans boire, ni manger. J’étais avec lui quand il a choisi l’emplacement de sa tombe, à environ huit cents mètres de l’endroit de sa "veillée".

Au travers de ce roman à quatre voix, se dessine l’histoire d’une famille, d’une région, d’un mode de vie. Mais c’est aussi et surtout la confrontation à la mort qui lentement s’instille, et tisse un lien ténu entre les personnages. Cette navigation entre deux cultures se révèle passionnante, et d’une grande justesse car dénuée de toute didactique. Juste des regards, quelques tranches de vies et de spiritualité.

K, Kevin en fait, mais qui déteste son prénom, prendra le relais. Il porte une crête d’iroquois, il paraît un brin déjanté. Déjanté peut être, car capable de choses étonnantes, peu habituelles, mais fidèle jusqu’au bout à Donald, qu’il accompagne dans son ultime voyage. Jim Harrison renoue avec une plume plus classique, et nous décrit avec une émotion qui serre le coeur ses derniers instants, implacables et résolus. Sa famille est là avec Donald, elle le soutient, dans une dignité remarquable.

David, le frère de Cynthia, l’intello, l’incarnation de l’homme blanc et de la pensée occidentale , l’homme torturé et poursuivi par les démons de son enfance continue le récit. Il aura consacré sa vie à tenter d’expier les fautes de sa famille, d’abord en pure perte. Puis, plus simplement, en reprenant pied dans la réalité, et en construisant une relation empreinte d’humanité retrouvée.

Cynthia, enfin, l’épouse de Donald, raconte le deuil d’un mari aimé et chéri depuis toujours, sans qu’aucune faille n’ait jamais entamé leur amour.

Un roman à 4 voix : Donald ouvre le premier le livre sur sa vie et celle de ses ancêtres arrivant sur les bords des majestueux lacs du Michigan, une autobiographie instantanée de son passé généalogique et de son présent dans la souffrance. Après sa mort, le récit se prolonge avec les membres de sa famille (K. son neveu, David son beau-frère puis Cynthia sa femme) où l’on suit le deuil et les différentes façons de continuer, de poursuivre leurs activités réciproques même dans la plus grande des douleurs, celle d’avoir perdu un être très proche. Mort ? Donald l’est-il réellement ou son âme s’est-elle « réincarnée » dans cette contrée sauvage et originelle. Le retour à une vie « normale » s’avère pour tous les membres plus difficiles que prévues et ils devront entamer une profonde réflexion sur eux-mêmes. La vie n’est qu’un passage... et quand cette dernière a la chance de se retrouver au milieu des grands espaces, que celle d’un homme compte autant que celle d’un ours...

La mort n’exclut pas la vie. C’est même tout le contraire. Reste que cette belle idée, un concept le plus souvent, trouve parfois sa déclinaison. Cynthia entame ce chemin.

Je referme ce roman, ému, bouleversé, et surtout, différent.

Je referme ce roman, un peu triste mais aussi avec un peu plus d’espoir. Je comprends Donald, je partage la douleur de ses proches et me sens surtout différent plus proche de la nature, des ours et des corbeaux.

« Tu crois que peut-être un ours est seulement un ours ? »


D’autres chroniques sur Jim Harrison :
-  Un Bon Jour pour Mourir

 
 

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