Jirô Asada Le Cheminot

06.04.2008 | Black
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Les amas de neige s’amoncellent le long de la vieille voie ferrée qui ne mène nulle part en Hokkaïdo, à destination d’un coin perdu dans les montagnes, désaffecté comme le sera sous peu cette ligne de chemin de fer. A bord du dernier autorail à traction diesel de type KH12, Sato Otomatsu voit le jour de sa retraite arrivé. Une vie à travailler pour les chemins de fer de l’Hokkaïdo s’achève lors de ce dernier voyage, en bout de ligne. Seul dans la gare déserte, il restera plongé dans les souvenirs de sa vie avant qu’une petite fille vienne le voir, puis une seconde plus âgée... Ces visites l’attristent encore plus, tant elles lui font remémorer sa propre fille morte à l’âge de 2 mois, alors que son métier lui a procuré tant de fierté et de joie... [1]

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La vieille gare était plongée dans un monde privé de son et de lumière. La jeune fille n’était guère bavarde. Manifestant de temps à autre émotion ou admiration, elle écoutait le vieil chef de gare lui racontait ce qu’il avait vu et vécu. Otomatsu ne se sentait pas dans son état normal, à lui parler à cœur ouvert comme il le faisait à présent ; à mesure que les images du passé se présentaient à sa mémoire, il dévoilait tout ce qui était resté au fond de lui pendant un demi-siècle : amertumes aussi bien que fiertés. Tant de souvenirs accumulés et mêlés à la fumée grasse du diesel et à la consistance de charbon faisaient comme une croûte au fond de son cœur, sous l’uniforme élimé. Chaque fois qu’il racontait un événement, il soulageait vraiment son âme. Tout défilait : la formidable croissance économique, au moment de la guerre de Corée ; le coup de grisou survenu dans une mine, et qui avait transformé la gare en chapelle ardente ; les conflits sociaux et l’intervention des forces de l’ordre ; les mines fermant l’une après l’autre comme autant de lumières qui s’éteignaient.

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Et lui, qu’avait-il eu à subir de plus cruel ? A cette question, impossible de répondre : « La mort de ma fille ». Il s’agissait d’une épreuve purement personnelle. Pour l’homme Sato Otomatsu, ce qu’il y avait eu de plus dur à vivre, c’était bien sûr la perte de sa fille ; ensuite, et sans nul doute, celle de sa femme. Mais pour le cheminot, pas de plus triste souvenir que celui de tous les enfants qu’il avait vus, chaque année, partir en groupe travailler dans les grandes villes.

« Le cheminot » a tout au long de sa vie privilégié et honoré son métier, au détriment de sa vie familiale. Il n’a jamais fait le deuil de sa fille et ne cessera d’y penser à chaque entrée en gare. Jour après jour, il revoit sa femme lui donnant sur le quai le corps froid de sa fille chaudement enveloppé. Mais que pouvait-il faire alors qu’il était en service. Je l’ai longtemps cherché cette histoire. Je ne sais pourquoi, mais je sentais, avant même d’avoir ouvert le livre, qu’elle pouvait me bouleverser et m’émouvoir, même si la nouvelle est un peu courte... J’aurais bien aimé passer encore quelques pages à sillonner les montagnes enneigées de l’Hokkaïdo à bord de cette vieille diesel, bannissant la rapidité d’un Shinkansen sans âme...

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Sur le modeste autel familial était posé une photographie de son père en uniforme ; et à côté, une autre, de sa femme encore toute jeune.
Senji alluma un bâton d’encens et resta un moment à considérer ces portraits.

-  Et tu n’as pas de photo de ta fille ?

-  Mais non, elle avait à peine deux mois quand elle nous a quitté.

-  Elle s’appelait comment, déjà ?

-   Yuk’ko. Comme la première neige était tombé le dix novembre, jour de sa naissance, on l’avait appelée Yuki (neige) et Ko (enfant) : Yuki-ko.

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On laisse de côté les fantômes de Yuki-ko et la neige blanche de la gare désaffectée, pour la province de Chiba avec « La lettre d’amour ». Seconde nouvelle, aussi courte que la première mais tout aussi émouvante.

Comme je faisais certainement tous les soirs en disant bonne nuit, je pleure en voyant vos photos. C’est toujours pareil. Quand je vois votre photo, vous qui êtes si gentil, ça me fait pleurer. C’est pas parce que je suis triste ou je suis malheureuse, c’est parce que je pense : merci.
J’ai rien à vous donner. Pardon. Alors je laisse seulement les mots. Excusez-moi, mon écriture est pas belle.
Je vous aime avec tout mon cœur plus que personne dans le monde.
Goro, Goro, Goro, Goro, Goro...

Goro est un petit malfrat, pas vraiment méchant mais qui trafique un peu avec la mafia locale pour gagner un peu d’argent. Sortant à peine de prison, la police lui apprend la mort de sa femme... ? ? ? Goro avait oublié simplement qu’un jour il avait été marié, du moins avait-il seulement signé le contrat de mariage sans même voir sa promise, une prostituée chinoise « importée » par son yakusa de patron, et pour qui ce papier signifiait un emploi tranquille dans la petite province de Chiba. Sur place, il découvre que « sa femme » l’aimait tendrement et lui avait écrit une lettre d’amour... Ainsi, Goro va devoir faire le deuil d’une femme qu’il ignorait tout jusqu’à sa mort. Ce deuil l’éprouvera plus que prévu, et le verra même fondre en larme comme le lecteur attentif et ému que je suis. Snif... Snif...

[1] Les décors sont de Roger Hart, les costumes de Donald Cardwell et les photos de Double-h, de JanneM, de Stephenk1977 et de Sasakei. Just Thank You !

 

2 commentaires

Jirô Asada 22 novembre 2008 Utopie 1  rép.

Quel bon souvenir que cette histoire, j’ai lu le livre-texte pas la BD et l’article est joliment illustré !

Je l’ai longtemps cherché cette histoire. Je ne sais pourquoi, mais je sentais, avant même d’avoir ouvert le livre, qu’elle pouvait me bouleverser et m’émouvoir, ...

Moi aussi, il est difficile à trouver et j’ai eu le même pressentiment, enfin cela m’arrive assez souvent, parfois il y a des raisons, lorsque c’est un auteur qui est dans ma sphère de coeur ( ?) ou alors si un lecteur qui a des coups de coeur proches des miens... parfois non, je le sens, je vais aimer bon remarque ça marche aussi dans l’autre sens... pressentiment, intuition, a priori.. pff je ne sais pas et pis tant pis ! smiley
Jirô Asada 22 novembre 2008 Black

L’attente fut grande et longue. Longtemps, j’ai cherché ce roman de Jiro Asada. Longtemps, il ne fut plus édité. Longtemps, son absence sur les rayons des libraires de neuf ou de l’occasion se fit sentir...

Bien sûr, il y avait la version manga... Mais cela ne me plaisait pas... Je voulais le vrai "cheminot" ! Et un jour ma patience fut récompensée. Aucune hésitation, je le pris imméditament entre mes mains.

Un coup de coeur. J’en étais presque persuadé même avant d’ouvrir les premières pages. D’ailleurs l’histoire de ce cheminot est encore gravée dans ma mémoire. Marquant et Bouleversant, donc... J’ignorai même la présence d’une seconde nouvelle dans le livre ; pourtant, elle est tout aussi émouvante que la première smiley smiley

Ce qui est tout aussi étonnant, c’est que les autres romans de Asada m’attirent moins... Je pense aux 2 tomes du Roman de la Cité Interdite (je ne sais pas s’il a écrit autre chose). Bon, si je tombe dessus par hasard, en occas’, je crois que je ne pourrais y résister, mais pour le moment je n’ai pas le désir de les chercher.

C’est uniquement Le Cheminot que je voulais, que j’ai et que je relirai !

Mais bon des coups de coeurs pour des livres, je peux en avoir souvent, sans trop savoir pour quoi. Et, il se passa le même phénomène avec celui-là !

 

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