Colum McCann Le Chant du Coyote

12.04.2008 | Black
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Je me suis assis sur mon sac à dos, derrière la haie, à l’endroit où le vieux ne pouvait pas me voir ; j’ai observé le lent débit de la rivière et je l’ai observé, lui.

Même la rivière ne savait plus qu’elle était une rivière. Large et brune, quelques sacs plastique pris dans les roseaux, elle ne faisait plus le moindre bruit aux détours de son lit. Un morceau de cellophane s’était enroulé autour d’un des piliers du pont piétonnier. De l’huile flottait paresseusement à la surface, irisant l’eau dans le soleil de l’après-midi.

Et pourtant le vieux continuait à pêcher. La ligne s’est déroulée, accrochant la lumière, et la mouche s’est déposée doucement. Par de légers coups secs du poignet, il lui a imprimé quelques instants un mouvement tournant, il a baissé brusquement la tête après avoir lancé, il a retendu la ligne avec le moulinet et s’est frotté l’avant-bras.

Le Montana, ses lacs majestueux et ses pécheurs imperturbables devant leur tâche. J’ai pris l’habitude ces derniers temps de me perdre dans ce plaisir simple, un livre de Harrison, Welch ou Crumley dans ma musette, au beau milieu d’une rivière, moulinant et moulinant du poignet à la recherche d’un gargantuesque saumon ? Sauf que pour une fois, mon coin de pêche se situe dans une belle Irlande dont je foule cette terre magnifiquement tourbée pour la première fois.

(GIF)

Une semaine, voilà le temps qu’un fils et son père vont avoir pour tenter de renouer quelques liens. Parti plusieurs années sans laisser de nouvelles, le fils retrouve sa terre natale, l’Irlande, pour rejoindre quelques jours son père. Les débuts sont difficiles, les contacts peu chaleureux. Le vieux est grincheux, acariâtre, solitaire. Il vit maintenant, isolé, dans la crasse, sans quasiment plus aucun contact humain. Sa seule et unique activité reste la fabrication de ses mouches et la pêche. D’ailleurs, sa devise est la suivante :

« Si tu veux être heureux une heure, enivre-toi ; si tu veux être heureux une journée, tue un cochon ; si tu veux être heureux une semaine, marie-toi ; si tu veux être heureux tout une vie, va pêcher. »

Le fils n’est guère plus amical, tout juste un peu de respect pour son géniteur, mais guère pour son père. Il lui en veut et cette haine est en rapport avec sa mère. Celle-ci a disparu quand le fils était encore gamin et toute la faute en revient au vieux.

Au cours de ces cinq dernières années, le fils a tenté de replonger dans le passé, dans ses souvenirs, dans ceux de ses parents. Son père n’a vécu que pour sa passion : la photographie. Il ne se baladait jamais sans son Leica et s’est jamais senti aussi libre qu’en parcourant le monde simplement pour prendre quelques clichés. Il partira donc de son Irlande, pour l’Espagne et rencontra les atrocités de la guerre « franquiste », il voguera jusqu’au Mexique où il rencontra « Mam » et l’épousera, il remontera sur San Francisco, le Wyoming, New York, toujours à la recherche d’une lumière qui fera de lui un grand photographe. Mais, tout ne fonctionne pas comme il le voudrait et gagner sa vie avec la photographie est plus qu’un luxe.

Quelquefois des hommes lui parlaient d’une guerre immense qui avait éclaté de l’autre côté du monde, des rumeurs selon lesquelles des femmes émaciées entraient pieds nus dans des chambres à gaz, par rangées entières, aussi pâles que des lis de printemps, de petits engins explosifs flottant sur les eaux du Pacifique, d’une éclosion de fils barbelés encerclant l’Europe - mais tout cela était à des années-lumière, il ne parvenait pas à comprendre que des hommes perpétuent leurs passions mortelles après les atrocités en Espagne. Il suivait la ligne médiane qui sépare le vagabond du lâche, je suppose. Il aurait pu aller en Europe pour prendre des photos ou pour se battre, mais il préféra continuer ses pérégrinations en direction de l’Ouest, loin de l’odeur de la mer, dans le vent des vastes étendues solitaires, franchir les montagnes, traverser Coahuila, jusqu’aux limites Est du désert de Chihuahua

La rencontre bouleversante d’un père et d’un fils, tous deux tels de vieux loups solitaires, vivant dans le passé et dans le souvenir d’une femme et d’une mère. Cruel destin d’une famille qu’un simple appareil photo a été à l’origine de sa déchirure, de sa dislocation. Un superbe voyage dans la tourbe irlandaise, à travers la poussière rouge du Mexique, dans les majestueuses forêts et lacs du Wyoming et les quartiers italo-irlandais de « la Grosse Pomme » avec comme fil conducteur un vieil et éternel Leica... « Le chant du coyote » (Songdogs en V.O.) est un magnifique roman, un hommage à la nature et à la pêche à la mouche (digne des meilleurs romans du Montana), qui m’a pris gentiment aux tripes par un indescriptible chant du coyote.

(JPG)

Des années plus tard, en Amérique, on me raconta que les indiens Navajo croyaient que les coyotes, par leur chant, pénétraient les arcanes de l’univers, côtoyaient les frontières du néant, vivaient au-delà de toute temporalité, pointaient leur museau vers le ciel et, dans un cri, faisaient naître le monde à leurs pieds. Les Indiens les appelaient les « chiens chantants ». Par leurs hurlements ils donnaient forme à l’univers, chaque son se mêlant à un son, origine même de tous les autres chants. Il y a longtemps, quand Mam et Dad me racontaient toute leur vie au Mexique, je croyais ce qu’ils me disaient. Et je suppose que c’est encore le cas aujourd’hui. C’était mon chant du coyote à moi : ma mère près du fil à linge, mon père luttant contre le courant. Ils essayèrent de toutes leurs forces de me dire à quel point la vie avait été belle, que les coyotes existaient vraiment et qu’ils avaient fait partie de leur univers en chantant pour eux le jour de leur mariage. Et cela avait peut-être été le cas. Peut-être qu’un gigantesque hurlement avait traversé tout le désert pour parvenir jusqu’à eux. Mais le passé est un domaine rempli d’énergie et d’imagination. Le souvenir nous permet d’épurer la mémoire. Nous réussissons à aménager notre univers à l’intérieur du quark originel qui marque l’instant de la grande explosion.

La mousse blanche surplombe l’illumination dorée de ma Beamish Red pendant que j’entame la lecture des premières pages. Avant que mon esprit ne s’évade de trop, je replonge dans la tourbe irlandaise en écoutant la Stratocaster de Rory Gallagher et en découvrant le plaisir d’une Murphy. Et puisque j’ai le temps, que j’aime flâner sur ces terres celtes, je me resserre une pinte de Smithwick’s en découvrant le site « officiel » de l’écrivain. Accoudé à mon zinc non fumeur, je broie du noir, celle d’une Guinness d’une amertume si détestable que mon esprit vagabonde, bourlingue au milieu des tourbières et des moutons. Cet horrible goût persiste sur mon palais, la grimace que je tire en dit long sur mon amour pour cette bière. Elle ne vaut que par sa mousse blanche, onctueuse et soyeuse... Alors je recommande en un clin d’œil à la serveuse une nouvelle pinte pour me rincer la bouche, mais cette fois, une Caffrey’s, ma chérie. Ma journée est loin d’être finie, ma chérie ; alors que le soleil se couche à l’horizon, je dois retourner dans le Montana pour suivre un entretien entre Jim Harrison et Colum McCann.

 

1 commentaire

Superbe ! 2 mai 2008 C. Sauvage
C’est le premier et peut-être le plus beau livre de Colum McCann. C’est aussi l’un des livres qui dit le mieux les relations d’un père et d’un fils, sujet peu traité en général. smiley smiley smiley

-----> Superbe

 

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