Comment respirer sous l’eau ?

19.04.2008 | Black
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« Dans sa chambre, une guirlande lumineuse à ampoules blanches clignotait au plafond, tandis que, sur la stéréo, passait Delicate Sound of Thunder de Pink Floyd. »

Pourquoi devrais-je être surpris ? Dès que Blue [1] me conseille un nouveau livre, il faut s’attendre inéluctablement et subrepticement à une mystérieuse (mais non moins magique) référence sur Pink Floyd (cf. « Retour en Terre » de Jim Harrison [2]). A croire qu’il s’agit de son critère principal de sélection. Il doit certainement avoir accès à une banque de données spécifique, et en une petite requête SQL [3], il a la liste des romans qui tournent autour de la musique psychédélique de flamands roses volant au dessus d’usines londoniennes désaffectées en compagnie de cochons, roses également, sous l’œil égaré d’une vache normande.

Clarie gisait à coté du trampoline, paisible comme le sommeil, son cou tordu en un angle impossible. Ella aurait voulu détourner le regard, mais elle en était incapable. Les autres enfants, y compris Benjamin, rejoignirent l’endroit où Clarie était étendue et ils formèrent un cercle, certains criant son nom, d’autres se contentant de regarder. Peter glissa le long du mât de pompiers et déboula sur la pelouse en direction de sa sœur. Il écarta Benjamin. D’un orteil, il secoua l’épaule de Clarie, puis il s’agenouilla et la retourna. Un os à nu luisait au niveau de son poignet. Le garçon en salopette violette vomit dans l’herbe. [...]

« Comment respirer sous l’eau » ? Difficile de répondre à cette question. A Julie Orringer de me proposer sa solution en 9 nouvelles. 9 histoires toutes différentes, mais aussi toutes semblables. Et comme tout recueil, il a ses charmes et ses défauts. Par défaut, j’entends que certaines personnes peuvent être plus sensibles à telles nouvelles et ne ressentir aucune émotion à d’autres. C’est le principe même de la littérature qui crée chez le lecteur un imaginaire qui lui est propre et par conséquent qui le sensibilise ou pas à tel roman, nouvelle, chronique... Par charme, veuillez comprendre la plongée vers un univers qui nous est propre mais qui vous entraîne avec plaisir dans un autre monde. Je ne suis pas un grand adepte des nouvelles, trouvant justement que lorsqu’elle m’émeut et me plonge dans un autre imaginaire, j’y passe trop peu de temps et doit aussitôt rechanger d’univers pour une autre nouvelle.

(JPG)

9 brèves nouvelles pour entrapercevoir le délicat passage de la phase « enfant » à la phase « adulte » : cela semble le point commun entre toutes ces historiettes. Et dans la prose de Julie Orringer, sortir de l’enfance et de l’adolescence est souvent douloureux et cruel. L’univers de ces jeunes « adultes en devenir » est sombre, leur avenir incertain, et leurs repères pas encore fortement ancrés dans leur monde. Lorsqu’en plus la religion vient faire rempart (ou aider, suivant les points de vue) à ce développement, on comprend mieux leurs malaises allant jusqu’à une certaine autodestruction.

« Je reste silencieuse dans le noir, repensant à la seule fois où j’ai vu mon frère avant sa mort. Il était couché dans une couveuse avec des tubes qui lui sortaient de partout, des écrans de contrôle qui reproduisaient sa respiration et ses battements de cœur. Il avait la peau transparente, les yeux fermés, et ma seule pensée était qu’il ressemblait à une minuscule grenouille toute maigrichonne. Récurée, stérilisée, gantée, j’avais reçu la permission de passer la main par une ouverture et de toucher sa peau fiévreuse. J’étais catastrophée pour lui. Rétablis-toi, grandis, donne des coups de pied, l’avais-je exhorté en silence. J’avais eu du mal à m’en aller, sachant que je ne le reverrais peut-être plus. Mais dans le taxi ce soir-là, en rentrant à la maison avec mon père, je m’étais représenté ce qui risquait de se passer s’il survivait. Les médecins nous avaient dit qu’il serait sans doute malade à tout jamais, qu’il aurait besoin de soins permanents. Je m’imaginais déjà mes parents s’occupant de lui tous les jours, lui changeant ses tubes et ses couches, prenant son petit pouls imperceptible, oubliant totalement mon existence. Juste une fois, juste à cet instant-là, j’avais souhaité sa mort. »

L’autre point commun de toutes ces nouvelles semble être l’absence ou la mort d’un proche. Une maman atteinte d’un cancer, un petit frère entre la vie et la mort, un des deux parents disparus... Vu du point de vue de l’enfant, ces drames familiaux semblent encore plus cruels, et ont un caractère traumatisant pour quelqu’un essayant de se forger un avenir, de se projeter dans un futur même proche. Il n’en ressort jamais indemne et, sans repère, sa vie tombe dans une sauvagerie extrême. Les images sont fortes, les jeux d’une cruauté stupéfiantes. Perversité et souffrance, voilà les nouveaux emblèmes de cette jeune société.

« Je me revois dans la voiture d’Isabel avec l’eau qui s’engouffre, emplissant ma bouche de son goût froid au parfum de poisson, et moi qui tâtonne dans le noir pour trouver ma ceinture, mes poumons déjà brûlants et oppressés, et Isabel sur le siège à côté dont le sang s’échappe dans l’obscurité. »

Il s’agit du premier roman de Julie Orringer, nouveau jeune talent de la scène littéraire de San Francisco, qui me fait penser dans certaines de ses nouvelles à une auteur(e) que j’apprécie Joyce Carol Oates. Mais d’où vient ce malaise ? Où sont les contes d’enfants d’antan qui berçaient l’imaginaire des petits chérubins de l’époque ? Les jeunes auraient-ils mal « tournés » dans notre société moderne. Ou plus simplement ne reproduisent-ils pas à leur échelle le comportement tout aussi cruel du monde adulte : on torture un enfant noir sans réelle raison, on pratique des attouchements sexuels sans réelle compréhension de l’acte, on tue les poissons de sa sœur simplement par pure sadisme...Jalousie, vengeance, haine, désespoir...Les sentiments du monde adulte ont totalement imprégnés celui des enfants et c’est ce qui rend encore plus triste et cruel ce recueil...

[...] Peter avait traîné Clarie au milieu de la pelouse. Il braque les yeux sur Ella, et elle lui rendit son regard. La plainte du mantra, ininterrompue, continuait à s’échapper de la maison. Peter saisit à nouveau Clarie sous les bras et la tira vers les buissons, ses pieds nus bringuebalant sur l’herbe. Il la fit ensuite rouler sur elle-même jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’ombre du massif. Rabattant sa robe de manière à lui couvrir les cuisses, il lui orienta la tête vers la clôture qui bordait le fond du jardin.
« Allez chercher des feuilles et d’autres trucs, ordonna-t-il. Il faut qu’on la recouvre. »

[1] président exécutif du non-officiel fan-club « Chouffe & Floyd » de Bourgoin-Jailleu

[2] Dans mon pick-up déglingué Clare tripote les cassettes, passe très vite des Grateful Dead à Los Lobos, pour finir par mettre une bande des Pink Floyd que nous écoutions autrefois ensemble.

[3] SELECT * FROM BOURGOIN_BOOK_LIB WHERE MY_WISHED_BOOK = “PINK_FLOYD” OR MY_BEST_BOOK = “UMMAGUMMA” INTO MY_NEW_LIBRAIRIE

 
 

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