Comment survivre à notre folie ?

28.04.2008 | Mis à jour le 29.04.2008 | Black
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Kenzaburô Ôé est né le 31 janvier 1935 dans l’île de Shikoku. Il avait donc 10 ans lorsque le drame d’Hiroshima survint. En 1964, il devint père d’un enfant handicapé mental. Le bébé qu’il appelait « Pooh » transforma radicalement sa vision du monde et lui révéla le véritable chemin de sa vie. Une biographie très succincte de l’auteur, mais ces deux drames marqueront son écriture ; ses romans et essais puiseront leur inspiration et force dans la détresse de ces faits. Sans être totalement autobiographiques, ses récits semblent par contre être issus d’une profonde réflexion personnelle et de ses expériences au quotidien.

« Dites-nous comment survivre à notre folie » est en fait un recueil de quatre nouvelles :

-  Gibier d’élevage
-  Dites-nous comment survivre à notre folie
-  Agwîî le monstre des nuages
-  Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes

(JPG)

« Gibier d’élevage » qui reçut le prix Akutagawa permit à Kenzaburô Ôé de faire une entrée remarquée et fracassante dans le monde littéraire à l’âge de 22 ans. Un avion américain s’écrase près d’un village japonais isolé au milieu des montagnes. Le pilote réussi à s’éjecter mais est rapidement capturé par ces paysans. En attendant de recevoir une décision du représentant du gouvernement le plus proche, les villageois vont maintenir prisonnier ce soldat noir américain. Peur, haine, inquiétude, animosité... tels sont les sentiments de ces japonais envers leur prisonnier. C’est un ennemi et plus même...Il est noir !


-  On ne pourrait pas continuer à le garder comme ça au village ? dis-je. Est-ce que tu le crois dangereux.
Ma question se heurta à un mutisme délibéré. Je revécus intérieurement ma surprise et mon effroi de la veille au soir, quand on avait ramené le nègre au village. Que pouvait-il faire, à cette heure, dans sa cave ? S’il s’échappait de son trou, massacrait tous les habitants et les chiens du village, et mettait le feu aux maisons ? Un frisson de terreur parcourut tout mon corps, et je m’efforçai de ne plus penser à cela.

Un peu reclus sur eux-mêmes, ces japonais, de simples paysans et montagnards, vont considérer le soldat noir comme un animal. Enfermé dans le noir au milieu de ses propres immondices, enchaîné par les pieds et les mains, il ne sera considéré que comme une bête sauvage pour qui on peut avoir les pires craintes, les pires peurs. Pour la plupart, ils n’ont jamais rencontré de « nègre », et comme l’être humain est terrifié par ce qu’il ne connaît pas, le prisonnier sera traité comme pire qu’un ennemi.

Le temps passe, le prisonnier semble s’adapter à ses conditions, les enfants du village le surveillent et la communication semble s’établir. Chants, rires, travaux...le noir se fait petit à petit une place dans la vie du village. Il n’est plus tout à fait un ennemi mais simplement une nouvelle bête de compagnie. Les japonais l’aurait-ils domptés, domestiqués comme ils l’auraient fait avec un animal sauvage ?

Allongé sur le sol transpirant de la cave, le noir était en train de chanter à mi-voix, de sa voix grave, un chant qui nous prenait étrangement aux entrailles, un chant plein de sanglots et de cris étouffés qu’on sentait prêts à fondre sur nous.

Mais est-ce qu’une bête sauvage peut-elle être élevée ?

(JPG)

Comment ne pas voir dans « Dites-nous comment survivre à notre folie » un récit hautement biographique. Le protagoniste voit sa vie bouleversée par la naissance de son fils. Mais le jour tant attendu de cette venue au monde, son univers s’écroule subitement. Son fils présente une grave anomalie et sera handicapé mentalement. Dès lors, il va se couper du monde tout en essayant de communiquer avec son fils simplement en lui tenant la main. Petit à petit, il va s’exclure du reste de la société pour pouvoir rester au plus près de son fils, quitte à approcher dangereusement la folie. Beaucoup d’amour et de tendresse dans cette nouvelle, mais une certaine rage apparaît contre l’incompréhension et la gêne qu’engendre la vision d’un handicapé. Le regard des autres pèse lourd sur ce père et son fils qui n’ont comme seuls plaisir et communion de se tenir la main, de faire de la bicyclette et de manger un bouillon d’os aux nouilles avec un pepsi-cola.

A l’approche de la naissance de son fils, tout son corps avait été parcouru d’étranges spasmes dus à l’attente et à l’anxiété, au point qu’il ne pouvait rester une minute tranquille. A y repenser depuis, il avait le sentiment d’avoir compté sur la venue eu monde de se fils pour commencer une nouvelle vie, soustraite à l’influence de l’ombre de son père mort. Mais quand, très amaigri alors, il avait questionné fébrilement le docteur à sa sortie de la salle d’accouchement, l’autre lui avait répondu d’une voix neutre :
« Ton petit présente une grave anomalie. Même si on l’opère, je crains qu’il ne meure ou qu’il ne reste idiot - l’un ou l’autre. »
A cet instant, quelque chose en lui s’était brisée, irréparablement. Puis la présence de ce bébé voué à mourir ou à rester idiot avait très vite colmaté la fracture, comme le cancer s’installe à la place des cellules détruites et continue à proliférer.
[...]
Au jour limite pour déclarer le nouveau-né, il s’était rendu à la mairie de son quartier, où l’employée lui avait demandé quel prénom il voulait donner à l’enfant ; mais il n’avait encore aucunement réfléchi à la question. A ce moment l’opération était en cours, et l’enfant allait être sommé de choisir entre la mort et l’imbécillité : une telle existence mériterait-elle de recevoir un prénom ?

« Agwîî le monstre des nuages » est certainement l’une de ses nouvelles les plus personnelles. Un homme, musicien d’exception, s’écarte du monde social, s’enferme petit à petit dans un univers à lui, proche de l’autisme. Son problème : il discute avec un énorme nuage que seul lui est capable de voir et de ressentir. On pourrait le croire fou, mais est-ce réellement de la folie que de communiquer avec des êtres extérieurs...parce que Agwîî serait en fait la simple image de son fils mort dès sa naissance. Depuis, il s’est créé un imaginaire dans lequel il semble incapable d’en sortir, un nouveau monde dans lequel il peut communiquer avec son défunt fils.

« Connais-tu ce poème de Chuya Nakahara qui a pour titre : Vergogne ? Écoute la seconde strophe :

Là où les branches s’entremêlent
Le ciel morne fourmille
De spectres d’enfants morts...
Un battement de cils et juste à cet instant
Là-bas, au loin, au-dessus de la lande,
Se faufilait parmi les toisons d’astrakan
Un antique éléphant de songe...

(JPG)

« Oui, pour moi, ces vers saisissent bien un aspect de l’univers où j’aperçois l’enfant mort. Et puis, as-tu jamais vu des gravures de William Blake ? Particulièrement celle qui représente Le Christ refusant le festin de Satan ? Ou encore celle qui s’intitule : Les étoiles du matin chantant en chœur ? L’une comme l’autre présentent des créatures aériennes qui ont la même intrinsèque réalité que les êtres de la terre ; et j’ai même la certitude que ce que j’y vois suggéré, c’est une autre face du monde. [...] Maintenant, si tu me demandes ce que sont ces êtres flottants, éblouissants, dont le ciel est plein, eh bien ! ce sont les êtres que nous avons perdus au cours de notre vie ici-bas et que nous voyons se balancer dans le ciel, à cent mètres au-dessus de nous, sereinement lumineux, un peu comme les amibes au microscope. »

Agwîî, c’est la plus belle et la plus émouvante des 4 nouvelles. C’est celle qui me donne envie de poursuivre le chemin de l’auteur pour comprendre et expliquer la folie tel qu’il la ressent, lui qui y est confronté au quotidien. C’est celle qui me fait comprendre que je ne suis au final pas grand-chose, qu’il y a autour de moi des êtres que je ne vois pas et qui pourtant mériteraient qu’on les regarde et qu’on veille sur eux, des forces ancrées dans l’imaginaire mais qui pourraient se révéler bien réelles lorsqu’on y croit fermement.

« Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes » : le narrateur passe ses journées allongées sur un lit d’hôpital. Il est atteint d’un cancer et va mourir d’ici quelques jours, quelques heures même. Il en est persuadé comme il l’est d’être malade malgré toutes les contradictions de son médecin. Les autorités médicales et infirmières le prennent pour un fou ; mais qui sont tous ces gens qui pensent mieux savoir ce qui se passe à l’intérieur de son propre corps ?

Quand il avait commencé à s’apercevoir que le cancer se développant dans la cavité de son corps avec l’exubérance du malt en fermentation, il avait pris conscience qu’il se libérait peu à peu de toutes ses entraves, par le seul jeu de la nature et de son pouvoir. Et pour cela il n’avait nul besoin de se forcer à accumuler refus sur refus ; il lui suffisait de rester tranquillement allongé : même pendant son sommeil, le cancer qui l’habitait et lui ouvrait la voie de la liberté poursuivait imperturbablement sa croissance. Souvent, lorsque sa tête était brûlante de fièvre, non seulement ce qui, de la réalité, entrait dans le champ de son regard, mais aussi les formes créées par son imagination, lui apparaissaient comme voilés de brume, dans un espace au sein duquel son cancer prenait l’aspect d’hyacinthes ou de chrysanthèmes jaunes dont une faible lueur violette baignait les corolles épanouies. Dans ces moments-là et jusqu’à ce que la fatigue atteignît le centre de son cerveau, il respirait avec une concentration particulière et, rassemblant dans ses narines toutes ses puissances de sensation, il s’efforçait de percevoir l’odeur d’hyacinthe ou de chrysanthème de son cancer.

Cette dernière nouvelle m’a laissé pantois et perplexe. Je ne sais plus quoi penser, ni que dire pour vous donner envie de découvrir cet auteur. En fait, je crois que je n’ai jamais réussi à rentrer dans l’âme de ce personnage à l’article d’une soi-disante mort avec les souvenirs de son père à la guerre. Quel dommage, ma première rencontre avec Kenzaburô avait si bien débuté. Mais j’avoue être passé totalement à coté de cette histoire. Je ne peux même pas parler d’émotions reçues ou non, tant j’étais à des années lumières de ce récit, un peu comme si j’avais pris un train de nuit pour la voie lactée mais que je n’avais pas trouvé la gare pour descendre en route...Mais si des âmes nippones et bienveillantes avaient le pouvoir et la capacité d’éclairer ma lanterne, je suis prêt à allumer des dizaines de cierges pour les conduire tout droit vers ma boite crânienne.

 

1 commentaire

Comment survivre à notre folie ? 14 mai 2008 Georges F.
Merci de nous avoir si longuement présenté ce livre qui semble le mériter. Mais je ne vois pas d’endroit où je puisse décemment le lire : à la plage ? Dans un transat ? Quand même pas au lit avant de s’endormir. Il y a des livres qui ne devraient se lire que sur de petits nuages dédiés à ça.

-----> Oui, mais où le lire ?

 

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