Au Sud De La Pluie Et De La Neige

15.06.2008 | Mis à jour le 16.06.2008 | Black
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Un bon café et le journal. Voilà de quoi bien commencer la journée. Je passe rapidement les pages « politique intérieure », sans intérêt, pour me concentrer sur la « culture ». A peine installé confortablement sur mon fauteuil que je faillis me brûler vif par ce maudit café matinal. J’évite de peu la belle catastrophe de tacher vulgairement ma chemise d’un orange vif qui ferait pâlir la plupart des bonzes birmans. Tout ça, à cause d’un titre aussi surprenant que cela puisse paraître : Swell Solo !

It’s okay, it’s okay, it’s okay...

Resurgi du néant (cinq ans d’absence, pour un groupe inconnu...), l’esprit de Swell, fleuron para-grunge années 90, fétiche maison entre Idaho et Radio on, renaît, plus strict que jamais, épuré, récuré à l’os. Sous la forme du chanteur-auteur-compositeur-arrangeur-guitariste-batteur David Freel (sans Monte Vallier). Et d’un manifeste médiumnique. Transi de résignation, figé dans le temps et la pose, ce South of the Rain and Snow hors-saison à la Swell est un rêve rock gris. Comme gris limaille, ou « la nuit, tous les chats sont gris ». La frappe, de guitare et de batterie, le mood mou, le tempo, le chant, n’ont pas bougé. La ligne, sur le fil, est celle du vide. Le son le fait (le vide).

J’avoue que je ne m’attendais pas à ce qu’un jour je puisse réentendre, ni même lire quoi que ce soit sur ce groupe perdu d’autant plus dans un quotidien tel que Libération [1]...

(JPG)

41, 1994. Une éternité pour les jeunes de notre époque... Fourty-One, ma première découverte de Monte Vallier et David Freel et ce fut le choc...Un bouleversement sidéral de mon petit univers musical. Que vais-je bien y trouver en haut de ces escaliers ?... ou Qui ? Les murs sont décrépis, la rambarde rouillée de tout son long, les escaliers en bois attaqués de toute part par les termites. Les cafards rampent le long des plinthes. Bienvenue dans l’univers de Swell, un univers indissociable de leur quartier préféré de San Francisco, au 41, Turk Street, Tenderloin district.

Cartonneux, boiteux, creux, l’air des confins de South of the Rain and Snow est plein de cette mélodieuse fadeur de « réséda » que chantait le poète ancien d’Ayant poussé la porte étroite qui chancelle - revue Swell 08 . (Swell) précisément. Pour dire que le groupe Swell, quartet, trio ou duo selon, de sept albums intransigeants en vingt ans, se réduit à présent à un seul Swell (lire page suivante). Le Swell en soi entre parenthèses, en morceaux. Dix morceaux, portés par la typique voix engourdie (« dormez, je le veux ») du cru ; dix éclats médium soigneusement neutres (comme dans le livre La jungle est neutre), dix thèmes électro-acoustiques ouvragés du brouillon au mastering,du marasme à Saved by Summer (conclu sur orage magnétique), en passant par la prise de son à plat, en autarcie de survie, par le veilleur éveillé du songe Swell, Freel, ces deux dernières années, entre Los Angeles et San Francisco.

Le Tenderloin...ce quartier, j’ai l’impression de le connaître par cœur. Je m’y promène les yeux fermés, les trottoirs crasseux, les SDF puant au milieu des poubelles renversées, les putes arpentant de long en large leur bout de macadam, petite parcelle bitumée symbole de leur misère et désespoir. Il faut dire que ces rues je les ai, moi aussi, traversé de long en large, de large en long, sous la chaleur puante de ces déchets humains, sous la pluie moite et collante issue de la détresse de notre monde.

You’re so right, you’re so right, you’re so right...

Atone. La voix au micro murmurant Trouble Loves You, lancinante, est plus poussiéreuse que jamais, au-delà du sépulcral, désertée - mate en fait, ainsi que la faculté définit la voix dépressive, notant échecs et joies sans relief, émoi gommé, atone. C’est que le roi David est nu sous le ciel vide et lent. Cela va si lentement, parfois, s’éboulant, qu’il faut monter le son pour retrouver le souffle. La ligne immobile est là, en sa morne splendeur perpétuée... Aux temps de « gloire », Swell nous contait sa vie rock : pour enregistrer, le groupe ralliait un entrepôt en terrain vague hostile californien, à Tenderloin, sous les tirs de pierres d’enfants abrutis du coin. Le bel album rentré de sortie tire la morale de l’histoire. Cette morale, un peu inouie, est : « La perfection effacée ». A la quatrième station du pèlerinage (Comes Right Here), ou à la huitième (Tell Us All), la procession sort de sa torpeur, ou pesanteur (comme on dit que Noureev prenait trois heures, sur ses jeunes vieux jours, pour s’arracher à l’arthrite et redevenir étoile). Our Aquarium, au titre vaseux, s’élance à mi-gué vers les décibels ; et tout revient au sol, comaté en Measure of This Moment, qui est la mesure de l’insomnie.

Mon guide pour le Tenderloin... Swell... 41, le premier dans ma collection, et le meilleur (la première fois est toujours la meilleure, celle que l’on n’oublie jamais, celle qui reste gravée dans votre cœur, à défaut dans votre tête). La guitare et la voix de David Freel m’ont ouvertes les voies sombres et sinueuses de ces rues. La basse de Monte Vallier n’a fait que confirmer le chemin quand à la frappe lourde et rapide, incessante même de Sean Kirkpatrik, elle est devenue obsession. Le rock indépendant a trouvé écho dans mon foyer grâce à ces trois énergumènes. Des gars du coin qui fier de leur quartier, vont jusqu’à y enregistrer au milieu des oubliés de la société nord-américaine. Depuis, la discographie de Swell n’a cessé de s’agrandir dans mon juke-box maison. Pour mon plus grand bonheur uniquement, certes mais je m’en fous totalement. Je suis le seul à aimer ? Et alors ? Fuck...

Une guitare folk acoustique parcourt ces longs boulevards urbains, une basse martèle le pavé incessant et continu, une batterie frappe de plus ne plus fort, de plus en plus rapide le tempo. Je marche, je courre quand soudain un éclair jaillit de la pénombre orageuse, puis un second. Des riffs de guitare électrique tranche dans le vif ce folk mélancolique et dépressif. Voilà comment en trois mots, je définirai la musique de Swell.

Mon guide pour le Tenderloin... William T. Vollmann [2]... Avec lui, j’ai rencontré toutes les putes du quartier, des grosses et grasses, des belles et des callipyges. Je les ai croisés et baisés des centaines de fois, pendant qu’elles arpentaient toujours ce même carré goudronné, à la recherche de la perle rare, un petit vieux pas regardant et pas méchant, capable de lui donner 5 minutes de son temps et un petit extra pour se payer son fixe...La voix de David Freel m’obsède...Au fond de moi, je ressens une puissance qui ne transparaît pas le moins du monde. Atone, il pourrait être ce privé neurasthénique Henri Tyler, si cher au romancier Vollmann qui erre de mal en peine à travers les bas-fonds de ce quartier sale et déglingué... Freel et Tyler, même combat, même icône ?

Aurore. Jusque-là acoustique, l’ensemble fait un volume foulé, à la rigueur esthétique flappie en beauté vénérable, réfléchie, rendue au sens fort. Good Good Good, plaint la ballade centrale, arpèges de bois relevés de cordes imprévues, aux fastes lunatiques. « Again, again », semble s’évader l’ au revoir final au zinc, mi-écume mi-mousse, assommé de peur à l’aurore. South of the Rain and Snow... est ce disque d’intermonde, couches constituées à tâtons, disputées à l’ombre. Rien de brillant, tout blafard, psautier somnambule aux ferveurs fripées, d’hébétude molletonnée en sursauts de fer. Le chanteur lycanthrope de la pochette se voit finalement errer dans un « parc », et l’on entend en écho celui du poète saturnien, « Dans le vieux parc solitaire et glacé/ Deux spectres ont évoqué le passé. » Un seul, contre tous.

(JPG)

Swell est l’un de mes pourvoyeurs officiels en bonheur musical depuis plus d’une décennie. 41 n’est pas le seul album à tourner régulièrement sur ma platine disque, le son de plus en plus fort, de plus en plus lourd. Et si cette dernière avait une âme, elle pourrait aussi vous parler de son entrain à diffuser fréquemment ce groupe californien et cyclothymique et vous dire l’envie de découvrir leur nouvel et dernier opus South of the Rain and Snow...
Quand ? C’est la seule interrogation que j’ai en ce moment...

[1] Article paru le 19 Mai 2008.

[2] A lire impérativement : La Famille Royale !

 
 

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