Du sommet des Adirondacks

29.06.2008 | Black
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La dernière fois que j’avais embarqué avec Russell Banks, ce dernier m’avait emporté dans la belle région des Adirondacks au début du mouvement anti-esclavagisme A lire absolument le pourfendeur de nuages !, quelques années avant la guerre de Sécession. Avec « La Réserve », le milieu reste le même et ces majestueuses montagnes deviennent le théâtre non plus d’une sauvagerie contre l’esclavage mais d’une « bluette glamoureuse » entre une petite fille gâtée et un artiste peintre en vogue dans les années 30.

[...] la sauce ne prend pas, comme si l’auteur d’American Darling pataugeait dans une mauvaise parodie, sans parvenir à trouver la bonne musique, au fil d’un récit aussi plat et schématique qu’un scénario de cinéma. [...] Hélas, on a de la peine à croire en ces personnages fabriqués et caricaturaux que Banks dépeint sans réussir, lui, à faire décoller son hydravion [...]

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Avant de m’atteler à cette lecture, j’avais entendu (et lu) beaucoup de critiques pas franchement des plus enthousiastes. Déception et ennui sont les qualificatifs qui ressortaient le plus souvent des impressions sur son dernier roman. Pourtant, je fis fi de ces propos, voulant me forger ma propre opinion sur le sujet, en grand adorateur de Russell Banks que je suis. Et comme souvent avec l’auteur, je ne suis que rarement déçu par son écriture et son histoire. Je ne m’aventurerais pas à le comparer à ses précédentes œuvres (le parfum à l’eau de rose n’a que peu de caractéristiques communes avec l’odeur de la marijuana de ses trips jamaïcains ou de la sueur noire de ses esclaves), cela n’apporterait qu’un très faible intérêt ; mais avant tout, avec Russell Banks, il y a surtout un univers particulier, une ambiance dans laquelle je plonge allègrement (dans ce cas précis, je devrais écrire dans laquelle je plane).

« Elle savait que les autres remarqueraient très vite, non pas que Vanessa avait quitté la réception donnée par son père, mais que la lumière avait soudain baissé dans la pièce ; et même si l’on n’était qu’en fin d’après-midi et pas encore au crépuscule, ils constateraient que le soleil, à cause du Great Range qui se dressait tout près, serait sur le point de disparaître derrière les montagnes. Le Second Lac Tamarack, aussi long et profond qu’un fjord norvégien, était effleuré par les pointes des glaciers issus du Great Range et de ses monts granitiques escarpés, orientés du nord au sud. A cette heure de la journée, en plein été, la vue qui s’offrait depuis la rive orientale du lac était réputée. Un nouveau verre à la main, tous les convives ou presque se déplaceraient tranquillement à la suite de Vanessa depuis le séjour jusqu’au bord du lac pour regarder les contours en bronze des nuages se changer en or fondu. Ils tourneraient ensuite le dos au ciel et à l’étendue d’eau pour contempler avec admiration la manière dont les forêts de pins et d’épicéas, sur les pentes derrière la maison, passeraient, dans l’éclat déclinant de la lumière des montagnes, du bleu-vert au rose puis du rose au lavande. Et ils auraient l’impression d’avoir concouru au phénomène appelé Alpenglühen tout simplement en l’observant. »

« La Réserve », c’est l’héroïne de ce roman, un havre de paix, un lieu magique où la sérénité et la quiétude coulent à flot. Construit autour d’un second lac, loin de quasi toute civilisation à l’exception de quelques riches propriétaires, cette terre huppée se démarque de la sauvagerie humaine qui commence à poindre à l’horizon (la guerre indépendantiste d’Espagne et la montée en puissance du nazisme marquent le début d’une inquiétude grandissante pour la tranquillité de leur monde). Habitée par la haute bourgeoisie blanche, elle met en scène une riche et belle héritière Vanessa Cole et un jeune artiste en verve Jordan Groves. Entre eux deux, une étrange passion ainsi qu’une surprenante crainte vont naître au-delà des nuages, par-dessus le calme des eaux profondes du lac, à bord de l’hydravion personnel du peintre. Les sentiments vont s’enchaîner... se déchaîner...Les couples vont se former... ou se déformer...Et derrière ces sentiments, se cache une grave maladie de Vanessa Cole : perdue dans sa folie mentale, elle semble perdre pied dans la vie où personne ne cherche à la comprendre et à l’aider.

« Après quelques instants, une fois cette lumière crépusculaire passée, ils se tourneraient de nouveau vers le lac dont ils admireraient en silence la surface qui miroiterait sous la lumière métallique renvoyée par les nuages dorés. C’est alors, enfin, qu’ils remarqueraient Vanessa Cole, toute seule, debout un peu plus loin sur une des plaques rocheuses qui s’enfoncent dans l’eau juste au-delà de la plage de graviers. Elle tournerait son dos étroit et élancé à ses parents et à leurs amis, mais on verrait le bout de ses doigts touchant légèrement sa gorge fine, pâle, levée vers le ciel. Plongée dans de sombres et solitaires méditations nordiques, en train de contempler ce vaste espace délimité par le lac, la forêt, la montagne et le ciel, Vanessa aurait l’air de se tenir au centre exact de la réserve naturelle, elle en serait le lieu essentiel, l’unique point doté de sens. Pendant un moment intéressant, le drame du soleil en train de disparaître se confondrait, pour ses parents et leurs amis, avec le drame de Vanessa Cole. »

« La Réserve », c’est aussi de beaux portraits humains perdus et déchirés dans une nature luxuriante et magnifique. En lisant du Russell Banks, je m’immerge surtout dans une atmosphère, dans une ambiance. Celle-ci est à la fois feutrée et bouillonnante, comme la Nature. Cette belle région ravit mes yeux de lecteurs, la description des premiers zeppelins est superbe. Les années 30 et leurs insouciances, j’ai l’impression d’y être et de voir survoler au-dessus de ma tête ces premiers mastodontes gonflables. Le champagne coule à flot, pieds nus sur le ponton, humant la douce brise du soir à regarder un soleil couchant décolorant les forêts du sommet des Adirondacks en teinte orangée puis violacée avant le noir profond illuminé de quelques scintillements d’étoiles. C’est tout ce que j’apprécie dans cette littérature si proche de la Nature.

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« De l’autre côté du hangar, attaché par le nez à un mât d’amarrage, l’énorme zeppelin flottait à trois mètres du sol. Le dirigeable argenté mesurait environ deux cent cinquante mètres de long et il avait la forme d’une baleine géante.

Malgré sa taille prodigieuse et sa vitesse que Jordan estima à cent trente kilomètres-heure, il avait une façon implacable de se déplacer dans les airs, et pour Jordan, paraissait plus animal que mécanique, plus proche d’une créature vivante venue d’un autre âge que d’une machine volante fabriquée par l’homme au XXe siècle.

Jordan connaissait aussi un peu de son histoire : la société Zeppelin, menacée de faillite, avait accepté l’appui financier du parti nazi. Les Etats-Unis étaient le seul pays au monde à fournir de manière fiable un hélium non inflammable, mais le Congrès, légèrement inquiet de la montée des nazis, avait interdit la vente d’hélium aux Allemands. La société Zeppelin avait donc dû remplir ses dirigeables d’hydrogène. Il avait lu qu’on avait ignifugé le Hindenburg, mais l’hydrogène restait malgré tout inflammable, ce qui, d’une certaine façon, ne faisait que rendre l’aérostat plus dangereusement attirant encore aux yeux de Jordan, plus semblable encore à une créature vivante. »

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D’autres chroniques de Russell Banks :

-  Amérique Notre Histoire

-  Pourfendeur De Nuages

 
 

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