Cosmétique de la ligne 13

01.05.2009 | Black
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Personne sur le quai.

Esprit zen, visage souriant, je profite de la quiétude du moment. La journée démarre sous les meilleurs auspices. Le soleil marque le début des festivités estivales où les minijupes des passantes virevolteront pour combler d’un immense bonheur mes désirs lubriques. Assis sur un banc isolé, en plastique rouge clinquant si esthétiquement laid et inconfortable, j’attends la prochaine rame de métro, ma ligne 13. Elle ne devrait plus tarder maintenant que quelques congénères de mon espèce sont venus occupés de façon éparse quelques bribes du quai, encore désert il y a cinq minutes. Le remède à ces attentes qui peuvent parfois s’avérer interminablement longues : un bon bouquin, petit format, passe-partout. Je décide alors de le sortir de ma besace, léger regard autour de moi juste pour m’assurer que le métro n’est pas sur le point d’arriver à quai. Commence alors ma lecture, tranquille, isolé du monde, seul dans mon monde. Un livre sur la cosmétique. Je sens déjà ces odeurs de parfum et de transpiration qui vont naviguer autour de mes récepteurs olfactifs, et émulent quelques étranges sensations entre rêverie et dégoût. Cela sent le musc frais, cela pue la vieillesse aigre, les effluves passent du doux à l’acide, du fruité à l’alcoolisé...

La cosmétique est la science de l’ordre universel, la morale suprême qui détermine le monde. Ce n’est guère ma faute si les esthéticiennes ont récupéré ce mot, ayant pour unique but de m’induire en erreur...

Par conséquent, aucun rapport avec la parfumerie, les crèmes de soins pour les mains, pour le visage, pour les pieds, pour le jour ou la nuit, ni avec la cire épilatoire et encore moins avec la pierre d’alun... L’œil en coin, regard bref à ma gauche, puis sur ma droite. Un type s’est installé sur le « fauteuil » voisin. Il me regarde, me guète, m’observe, avec insistance même. Je n’ai pas l’impression de le connaître. Il semble vouloir entrer en communication avec moi. Surtout ne pas relever ma tête. Les yeux toujours rivés sur mon bouquin. Qu’est-ce qu’il me veut ?


-  Qui êtes-vous donc ?
-  Mon nom est Texel. Textor Texel.

Et voilà qu’il se met à débiter sa litanie. Avec un accent hollandais, en plus. A part planter des tulipes, fabriquer du gouda ou boire de la Trappe de Koeningshoven sur une musique de Dave... A quoi peut bien servir un hollandais. Tout juste savent-ils jouer au football dans leur uniforme orange. S’il veut me parler de foot, je suis donc prêt à débattre avec lui. J’ai les arguments en ma faveur... Mais visiblement sont sujet est tout autre. Il s’appelle Textor, et alors ? Il peut bien s’appeler Eugène ou Paulo, moi tout ce que je veux, c’est lire mon bouquin, tranquille, pépère peinard. Et lui qu’il continue à m’emmerder avec ses histoires à dormir debout.


-  Que me demandez-vous, au juste ?
-  De m’écouter.
-  Il y a des psy, pour ça.
-  Pourquoi irais-je chez un psy quand il y a des aéroports pleins de gens désoeuvrés tout disposés à m’écouter ?

J’ai envie de lui dire qu’au cas où il ne s’en est pas rendu compte, nous sommes sur un quai de gare, et non dans le hall d’un aéroport. Mais peu importe, je laisse pisser...Moi j’en dit, plus vite il partira, non ?... Visiblement non ! Il continue à blatérer ses inepties. Son discours en forme d’aveu. Il a des remords, ce pauvre type. Et moi qu’est-ce que je dois faire dans ces conditions. L’écouter avec compassion, lui apporter du réconfort, comprendre ses actes ? Mais, ce gars, il pense à moi, un peu, assis sur mon banc ? Je suis en train de lire mon roman, et il s’incruste dans mon univers. Il s’appelle comment, déjà ? J’ai oublié... ah oui, Textor Texel... et pourquoi pas Tyrannosaurus rex... Je ne sais même plus où j’en suis, moi, dans mon bouquin, avec l’autre abruti qui me cause sans cesse. Et pourquoi moi, d’ailleurs ? Voilà une bonne question. Pourquoi est-ce moi qu’il a choisi pour déclarer ses remords, comme si j’avais le pouvoir d’absoudre le moindre de ses péchés, comme si mon visage, si zen et avenant d’avant sa rencontre, lui ouvrait le droit de venir m’importuner impunément. Je ne suis pas seul, ici, dans ce bas monde, sur ce quai de la ligne 13, de plus en plus bondé. Tout ça pour l’entendre discutailler sur des histoires de cimetière, de viol et de meurtre. Mais je vais appeler la Police, et qu’on en finisse ainsi ! Les autres passants me regardent maintenant, d’un air louche et méfiant. Ils ne se rendent pas compte de ce qu’il se passe. Ils ne voient pas les gouttes de sueur perlées sur mon front. Ils ne font rien contre cet importun malpoli et mal autrui. Mais, s’il vous plait, aidez-moi, ai-je envie de hurler ! Au risque d‘être pris pour un fou, ou pire un ivrogne aviné de bon matin.


-  Oui, la vie est pleine de ces petits désagréments qui la rendent insane. Bien plus que les problèmes métaphysiques, ce sont les infimes contrariétés qui signalent l’absurdité de l’existence.
-  Monsieur, votre philosophie à deux francs cinquante, vous pouvez vous la...

Bon, OK, j’ai compris le message. Je ne vais pas m’énerver. Aujourd’hui n’est pas un jour pour lire. Je n’ai plus qu’à refermer mon bouquin, que je pressens captivant bien que prévisible. Je regarde une dernière fois la couverture, avant de le refourguer dans ma besace : Amélie Nothomb, Cosmétique de l’ennemi ! Je ne vais quand même pas me fracasser la tête contre le mur à cause d’un banlieusard venu emmerder son monde, juste pour le plaisir d’assouvir ses besoins de confessions impudiques...

(JPG)


D’autres chroniques sur les romans d’Amélie Nothomb :

-  Cosmétique De L’Ennemi
-  Hygiène De L’Assassin
-  Stupeur Et Tremblements

 
 

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