Grande Montagne d’Arvillard Dimanche 2 Avril 2006

04.04.2006 | blue
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L’instant présent se découpe en parcelles, atomiques. Je ressens chacune d’entre elles. Elles se conjuguent, s’associent, et se mettent à vibrer au diapason de la musique de Ben Harper.

« A finger’s touch upon my lips. It’s a morning yearning. Pull the curtains shut, try to keep it dark. But the sun is burning. ... »

Je ressens la vie. Je ressens la nuit, la solitude, la plénitude de m’engager sur un petit bout de chemin hors du commun. Je me sens profondément gai. Je note même avec un sourire que cette fois, la boulangerie de la rue de la Liberté n’a pas encore ouvert sa porte.

Tout en conduisant ma petite voiture qui avance dans la nuit, je me penche de temps en temps pour observer le ciel.

"Look at the stars. Look how they shine for you"

Je les garde à l’oeil tout le temps du trajet. Une nuit étoilée sera très certainement le gâge d’un bon regel nocturne. Et c’est bien ce dont j’ai besoin pour skier avec plaisir.

Le CD de Ben Harper reprend au premier morceau lorsque je dépasse le dernier hameau. Je m’enfonce un peu plus profondément dans la montagne, et je pénètre maintenant dans la forêt d’Arvillard, en empruntant la route de l’ancienne station de ski de Val Pelouse. Mes phares créent des ombres fantasmagoriques sous les grands épicéas. Je note que la route, ou ce qu’il en reste, témoigne encore de l’hiver. Quelques plaques de neige ou de glace persistent encore çà et là. Les mousses, lichens et résidus de feuilles tombés sur la route alors qu’elle était encore enneigée gisent maintenant à même le sol. Ils forment un tapis sombre, qui a presque achevé d’engloutir l’enrobé de cette route d’une autre époque.

Je suis déjà venu par ici auparavant. Et je sais qu’au printemps, la limite du déneigement naturel se situe peu après une épingle à cheveux, à environ 1200 m d’altitude si on en croit la carte topographique. Un chemin forestier part justement de cet endroit. En l’empruntant, on évite d’avoir à suivre la route, ce qui est fastidieux, et on rejoint ainsi directement en un peu moins d’une heure de marche le départ de l’ancienne station de ski.

Il est six heures. Le froid n’est pas très vif. Le ciel est constellé d’étoiles. J’aperçois même une étoile filante. Il fait si sombre que ma lampe frontale s’avère indispensable pour terminer de m’équiper.

Fin prêt, je m’engage dans la forêt d’un pas d’abord maladroit, mais qui va peu à peu reprendre son assurance, je le sais. Il n’y a pas encore suffisamment de neige pour espérer chausser les skis. Je les ai donc attachés sur le sac. Ma lampe éclaire à très faible distance. A chaque pas succède un autre pas, sans anticipation, sans que le regard ne porte plus loin qu’un seul de mes pas. Le chemin est détrempé. L’eau ruisselle abondamment.

La nuit peut paraître effrayante. Pourtant, je me sens en harmonie, dans un milieu naturel où les dangers semblent insignifiants en comparaison de la folie des hommes qui habitent la ville. Sans doute quelques vieilles peurs ancestrales parviennent-elles à instiller un petit peu de doute en moi ? Au fond, cette comparaison que je m’empresse d’établir n’est là que pour me rassurer.

Les plaques d’une neige sale et croutée ralentissent maintenant ma progression. Parfois, elles couvrent encore sur quelques mètres le chemin, et je m’y enfonce jusqu’au genou.

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Bleue est la nuit

Bientôt, j’entends un torrent gronder. Un petit pont de neige se jette par dessus. Il me semble bien mince et je suis persuadé que traverser à cet endroit inaugurerait très certainement une carrière de skieur-nageur. J’opte donc pour une solution plus radicale. Je traverserai un peu plus haut. L’eau y est retenue pour former une vaste flaque. La traverser ne pose pas de problème. En revanche, il me faut me rétablir de l’autre côté, où la neige n’a pas encore fondu, et forme une accumulation d’environ un mètre de hauteur.

Cette première difficulté vaincue, j’estime qu’il est maintenant raisonnable de chausser les skis. Je me dis que ce moyen de transport est de toute évidence le mieux adapté compte tenu de l’épaisseur de neige, et de ses qualités de portance, plutôt faibles.

J’extrais donc de mon sac mes peaux de phoque. Lorsque je les range, j’ai l’habitude de rabattre chaque extrémité jusqu’à peu près la moitié de la longueur totale. Ainsi la surface collante, qui doit adhérer au mieux à la semelle du ski, se trouve protégée. Je saisis la première par l’étrier. Il faut forcer un peu pour décoller les parties adhésives mises en contact. Puis j’enfile la spatule du ski dans l’étrier et applique contre la semelle du ski la surface collante de la peau. Je décole ensuite la deuxième moitié de la peau et finis de l’appliquer sur le talon du ski.

Les skis en glissant produisent ce crissement caractéristique ; un genre de "crounch" poussé à son paroxysme. Par moments, la neige se fait un peu plus rare. Tant pis, je n’ai pas envie de déchausser car il faudrait enlever le leach qui solidarise la fixation et le pied, et qui est là pour éviter de perdre un ski en cas de déchaussage intempestif. Je progresse donc à pas de loup, si tant est qu’on puisse s’y employer avec une planche de 1m86 à chaque pied.

La pente se raidit, alors que je suis toujours en forêt. Pour faciliter l’effort, je positionne les câles de montée en position haute. Ainsi, l’appui du pied peut se faire à l’horizontale et l’effort à produire sur le mollet est moindre.

Encore un virage vers la gauche et je rejoindrai la route de Val Pelouse. La forêt se clairsème, la vue se dégage. L’aube naissante produit des reflets roses sur le ciel bleuté. Je m’arrête pour contempler la Chartreuse et les Bauges. La vallée est toujours plongée dans le noir, sous une épaisse couche de brume. J’aperçois les lumières d’Arvillard. J’entends même les cloches de son église qui sonnent 7 heures.

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Sérénité d’un petit matin
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Carresse du soleil sur Les Bauges...
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... et sur La Chartreuse
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...qui s’éveillent...
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...et se font belles (pour moi ?)

Quelques minutes suffisent pour rejoindre l’ancien départ des pistes de skis. Seules deux misérables cabanes témoignent encore de ce passé. Au fond, çà tombe plutôt bien que la station ait disparu. Je profite d’un accès élevé, tout en bénéficiant de la solitude de la montagne rendue à son calme originel. De l’autre côté du vallon du Bens, en regardant vers l’ouest, on aperçoit nettement une autre station de ski, bien en activité celle là, du moins lorsque l’enneigement y est suffisant : le Collet d’Allevard. Je reconnais le téleski qui part de Pré Rond. J’entrevois également une portion du télésiège qui relie le parking de Super Collet au sommet des Plagnes, duquel je me souviens avoir eu la chance de profiter d’un panorama remarquable sur cette portion du massif de Belledonne, et sur le Mont Blanc, tout proche.

Tandis que je monte le long d’une ancienne piste de ski, désormais envahie de jeunes sapins et d’arcosses, j’embrasse de mieux en mieux l’ensemble du vallon du Bens. Depuis le flanc est, sur lequel je me trouve aujourd’hui, et qui est encore entièrement plongé dans l’ombre, je suis des yeux la crête qui prolonge Les Grands Moulins, continue vers le Grand Miceau en bordant la Montagne d’Arpingon. Au fond du vallon, l’impressionnant Pic du Frêne barre la route. La neige y est encore très abondante. Elle n’a pas encore jaunie sous l’effet de la chaleur du printemps. Je termine mon tour d’horizon par le versant ouest, dominé par le Grand Charnier d’Allevard. A chaque évocation de cette montagne, je me remémore son ascension, effectuée par le sud, puis par le nord, et qui m’ont marqué par l’impression d’isolement dégagée, alors même qu’on se trouve à quelques pas des grandes villes de Rhône-Alpes.

La pente se raidit encore. Il faut slalomer entre les arbres. La neige est désormais très dure. L’adhérence des skis est toutefois excellente. Je porte mon poids sur l’avant, m’appuyant sur les bâtons. Mes yeux sont maintenant fixés sur mes chaussures. Je détaille mentalement leur rotation autour de l’axe de la fixation, dans un mouvement régulier et reposant. La machinerie fonctionne d’elle-même, dans un même mouvement harmonieux, et avec une déperdition d’énergie minimale.

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Un monde plus rude se dévoile
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La forêt se clairsème, la pente se raidit
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...au creux d’un écrin

Je débouche bientôt dans une zone non boisée. C’est le début de la croupe sommitale de Val Pelouse. En levant les yeux vers le sommet, j’aperçois un arbre solitaire et dénudé. Je me souviens avoir déjà remarqué cet arbre solitaire dans un passé peu éloigné. Cette fois, je note ces trois sapins posés tout à côté. Ces arbres sont mes témoins. Je les salue en souriant.

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Eloge du silence...

La prochaîne étape consiste maintenant à gagner le sommet de la croûpe, ordinairement herbeuse, et lieu d’envol estival pour les nombreux parapentistes du pays d’Allevard. Plutôt que de l’attaquer de front, et de me heurter à sa pente assez raide, je décide de suivre la trace d’un chemin qui gagne le sommet en serpentant sur sa gauche. En montant, je note que le sommet de la Grande Montagne est désormais bien en vue, sur cette crête qui rejoint les Grands Moulins. Je fixe une première fois mon regard sur ce sommet. Il me semble loin. Je m’arrêterais bien là. L’instant d’après, une minute, ou bien dix, je ne sais pas, je porte de nouveau mon regard sur le but poursuivi. Il me semble tout proche maintenant. Pourquoi ai-je douté ?

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Explosion solaire

Sur la crête, sur laquelle je débouche enfin, une véritable explosion solaire m’accueille. L’horizon est neuf. De l’autre côté de cette crête qui me barrait jusque là la vue, je découvre la Grande Montagne de Presle, courronnée par la Pointe du Rognier. Entre les deux, le col de la Frêche marque une rupture, dans l’axe de laquelle se profile la chaîne de la Grande Lauzière, qui veille sur la vallée de la Maurienne, du haut de ses pics crênelés.

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Impressionnant gardien
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Magie des lumières
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Le but approche

Quelle distance me reste-t-il à parcourir sur cette crête avant de pouvoir me reposer au sommet ? C’est difficile à évaluer. Peut être 20 minutes tout au plus. Avant d’entamer cette dernière étape, je prends le temps de boire un peu. Depuis le départ, je me suis arrêté peut être à dix reprises pour prendre des photos. Je jubile, excité comme un enfant.

La bande skiable est rendue étroite par endroit, l’action du soleil ayant accéléré la fonte de la neige sur le replat de la crête. Je me figurais tout à l’heure que cette portion serait plus difficile. En réalité, elle ne présente aucune difficulté. A quelques mètres du sommet, je perçois une présence, alerté par le crissement de skis. Un homme, accompagné d’un chien, m’a presque rejoint. Il ne porte aucun sac à dos. Son visage est particulièrement bronzé.

Lorsque je pose mon sac, parvenu au but de la journée, il commence déjà à enlever les peaux de ses skis. Nous échangeons quelques mots sur la face nord des Grands Moulins, qui s’offre à nous. Il me parle du couloir, bien rectiligne de la base jusqu’au sommet. Il m’explique qu’un ressaut un peu délicat à franchir en contrôle la partie supérieure. Je lui demande où il va. Il m’explique qu’il va simplement faire un tour vers le refuge de la Perrière, tout proche. Je note son accent savoyard.

Nous nous saluons et le voilà déjà entrain de descendre en direction du col de la Perrière, qui se situe presque à la base des Grands Moulins. Son chien court derrière lui. Quelques virages et je ne le vois déjà plus. Alors que je bois une nouvelle rasade d’eau, je me demande comment font ces gens qui ne transpirent pas ni ne boivent.

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Ombre et lumière
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Le Grand Charnier
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Crête de la Grande Montagne...au loin, on devine...
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...le sommet d’une défunte station de ski
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Sont beaux mes skis
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La magie s’éloigne

Après une légère collation, et un dernier tour de panorama, j’ote les peaux sous mes skis. Je verrouille mes fixations en position descente. Je fais de même avec mes chaussures, après avoir pris soin de les serrer. Ce moment est important. Je ressens toujours un mélange d’excitation et d’appréhension avant d’entamer la descente. Je pense au plaisir du ski. Mais j’ai toujours trouvé difficile le fait de se lancer ainsi pour la première, et souvent dernière, descente de la journée, alors que les jambes sont déjà fatiguées, et que le sac est toujours trop lourd.

Il est encore tôt, la neige est donc dure. Les carres mordent juste ce qu’il faut, produisant une fine poussière pulvérulente qui s’accumule et colle sur mes chaussures. J’ai décidé de descendre par le même itinéraire qu’à la montée, du moins jusqu’au bas des pistes de Val Pelouse. Je suivrai ensuite la route plutôt que le chemin en forêt. Descendre le long de la crête est un exercice de style. Il s’agit de perdre ce qu’il faut d’altitude, sans faire trop de virages. Un ressaut se situe en effet au milieu de mon passage, et il s’agit de prendre suffisamment d’élan pour le franchir sans pousser, ou pire, déchausser. Plus loin, c’est une ancienne piste de ski que je retrouve. Elle est large et se prête à une descente facile, même si les bosses du terrain nécessitent de verouiller les cuisses, et surtout de ne pas se laisser déséquilibrer par le poids du sac.

Je m’arrête quelques instants près du parking d’été, où tous les prétendants au sommet des Grands Moulins garent habituellement leur véhicule. Je ne regarde pas ma montre mais quelques petites minutes m’ont suffi pour descendre jusque là. Une dernière fois je me retourne. Je n’ai presque pas laissé de traces.

Enfin, suivre simplement la route jusqu’à la voiture. Cà n’est pas toujours si facile, compte tenu de la neige par endroit fortement croûtée, et molle en profondeur, qui me freine, et m’emmène au hasard de ses propres envies. J’aurai skié jusqu’au bout, ce qui est une bonne opération en cette saison.

Le soleil brille. Mon coeur est gonflé de joie de vivre.

Je repense à ce matin, lorsque réveillé vers 3 heures, j’hésitais encore. Hier soir, j’hésitais déjà. Où aller ? Comment sera la neige ? Quel sera le temps ?

J’écoute une fois encore Ben Harper pendant le trajet du retour. Son disque est étonnamment homogène. Il est habité d’une douce mélancolie. Il me semble qu’il parle de la fin, du départ, peut être de la rupture. Il est beau.

Ainsi le bonheur succéda-t-il au doute.

 

2 commentaires

Grande Montagne d’Arvillard 18 avril 2006 Mitch 1  rép.

Doute ?

Quand j’ai lu le début de l’article je me suis demandé vers quel terrain glissant tu nous emmenais ?

Excuse moi mais quand tu dis :

‘Je ressens la nuit, la solitude, la plénitude de m’engager sur un petit bout de chemin hors du commun. Je me sens profondément gai.’

J’ai pensé, mais que veut il dire ?

Mais en réfléchissant bien, pour faire du ski il faut bien que cela glisse un peu.

Plus loin :

‘Tout en conduisant ma petite voiture qui avance dans la nuit, je me penche de temps en temps pour observer le ciel’.

Fais gaffe !!, c’est la route qu’il faut regarder, sinon la balade risque de tourner court.

Plus sérieusement, je trouve que t’on article nous apporte pleins de détails sur les paysages, tu connais bien le coin, et sur la technique du ski de randonnée. Nous avons pu vivre la balade presque comme si on y était, et tes photos sont belles.

J’aimerais bien vivre de tels moments, même si le prix à payer est une nuit sacrifiée presque totalement, mais je doute sur mes capacités physiques à pouvoir faire cela.

Alors fait gaffe en voiture, j’aimerais bien repartir avec toi, on va ou la prochaine fois ?

Grande Montagne d’Arvillard 19 avril 2006 blue

Salut mon ami,

merci pour ta contribution. Je reconnais bien là ton humour. Tu sais, j’ignore sincèrement si tant de gens que çà ont eu conscience une ou deux fois dans leur vie du bonheur de vivre un moment simple, tel que celui que j’ai pu avoir en "ressentant la nuit, la solitude, la plénitude de m’engager sur un petit bout de chemin hors du commun..." Ce genre de moment est sûrement très personnel et chacun peut le trouver dans sa propre expérience de la vie.

D’autre part, je tiens à dire que je me fais souvent doubler en montagne par des gens plus âgés que moi, homme ou femme. N’y vois aucune allusion à ton âge, presque canonique...En fait, si, c’est bien une allusion à ton âge. Garde espoir, vieux smiley

 

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