Un père et son fils Vendredi 26 mai 2006

30.05.2006 | blue
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«  " Excuse-moi, c’est en toute amitié que je veux te parler. Je vois tes souffrances, je vois le chagrin que tu éprouves. Ton fils est une cause de soucis pour toi, et aussi pour moi. C’est un jeune moineau qui a été habitué à un autre genre de vie et à un autre nid. Il n’a pas, comme toi, quitté la ville et renoncé aux richesses par dégoût et par satiété. S’il a abandonné tout cela, c’est contre son gré. J’ai consulté le fleuve, mon ami, je l’ai consulté bien des fois. Mais le fleuve se moque de moi, il se moque de moi et de toi aussi ; il rit tout haut de notre sottise. L’eau coule vers l’eau, la jeunesse va à la jeunesse, et ton fils n’est pas ici à l’endroit qui convient à ses penchants. Demande-le toi-même au fleuve ; écoute aussi ce qu’il te dira. "

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Emu, Siddharta leva les yeux sur cette bonne figure sous les multiples rides de laquelle se cachait une inaltérable sérénité.

"Pourrai-je jamais m’en séparer ? lui dit-il à voix basse et un peu honteux. Laisse moi encore du temps mon ami ! Tu le vois, je lutte pour le conquérir, pour gagner son coeur. J’y réussirai à force d’amour, de douceur et de patience. Le fleuve aussi lui parlera un jour, car il est appelé, lui aussi. "

Le sourire de Vasudeva prit un ton plus chaud.

— Oui, oui, il est aussi appelé, il appartient aussi à l’Eternelle Vie. Mais, toi et moi, est-ce que nous savons à quoi il est appelé, à quelle voie, à quels actes, à quelles souffrances ? Et celles-ci ne seront pas petites, car il a le coeur fier et dur, et les êtres de sa sorte sont destinés à souffrir beaucoup, à s’égarer souvent, à faillir souvent, à charger leur conscience de nombreux péchés. Dis moi, mon ami : est-ce que tu élèves ton fils ? L’obliges-tu à faire ce qu’il doit ? Le corriges-tu ? Le punis-tu ?

— Non, Vasudeva, je ne fais rien de tout cela.

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— J’en étais sûr. Tu ne le contrains à rien, tu ne le bats pas, tu ne le commandes pas, parce que tu sais que la tendresse est plus forte que la dureté, que l’eau est plus forte que le rocher, que l’amour est plus fort que la violence. C’est très bien et je t’approuve. Mais ne te trompes-tu pas en t’imaginant que tu n’exerces sur lui aucune contrainte, que tu ne lui infliges aucune punition ? Est-ce que ton amour même n’est pas un lien avec lequel tu le ligotes ? Est-ce que tu n’aggraves pas toi-même son état, ne lui rends-tu pas la soumission plus difficile en le forçant à rougir de soi-même, par ta bonté et ta patience ? Ne contrains-tu pas ce garçon, orgueilleux et gâté, à vivre dans une cabane en compagnie de deux vieux mangeurs de bananes pour qui un plat de riz est encore une friandise, dont les pensées ne peuvent être les siennes, dont le coeur s’est calmé avec les années et cherche d’autres satisfactions que le sien ? Est-ce que tout cela n’est pas une contrainte, une punition ?

Siddhartha frappé par ces paroles baissa les yeux et dit tout bas : " Et selon toi, que dois-je faire ? "

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— Emmène-le à la ville, répondit Vasudeva, reconduis-le à la maison de sa mère ; il y aura sans doute encore des serviteurs à qui tu le confieras. Et s’il n’y en a plus, place-le chez un maître, non à cause de ce qu’il lui enseignera, mais pour que l’enfant vive avec d’autres garçons et d’autres filles de son âge et de sa condition, dans le milieu qui est le sien. As-tu songé à ces choses ?

— Tu lis dans mon coeur, dit Siddhartha tristement. Souvent j’y ai pensé. Mais, vois-tu, comment puis-je l’abandonner ainsi dans ce monde, lui dont le coeur n’a, tu le sais, rien de tendre ? Ne cèdera-t-il pas à ses mauvais penchants, ne succombera-t-il pas à l’attrait des plaisirs et de la puissance, ne tombera-t-il pas dans tous les errements de son père et ne finira-t-il pas par se perdre complètement dans le Sansara ?

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Le sourire du passeur s’épanouit tout à fait ; il prit doucement Siddhartha par le bras : " Demande cela au fleuve, mon ami. Ecoute un peu comme il en rit. Crois-tu vraiment que les folies que tu as faites, c’est pour les épargner à ton fils ? Et penses-tu pouvoir préserver ton fils du Sansara ? Comment t’y prendrais-tu ? Par la doctrine, par la prière, par les admonestations ? Mon pauvre ami, as-tu donc déjà oublié l’histoire de ce fils de brahmane appelé Siddhartha, cette histoire si édifiante que tu m’as racontée un jour à cette même place ? Qui donc a protégé le Samana Siddhartha du Sansara, du péché, de la cupidité et des folies ? Est-ce la piété de son père, sont-ce les exhortations de ses maîtres, son propre savoir, ses propres recherches qui l’en ont protégé ? Où est le père, où est le maître qui aurait pu l’empêcher de vivre sa vie, de se salir lui-même au contact de cette vie, de charger sa conscience de fautes, de vider la coupe d’amertume et de trouver lui-même sa voie ? Crois-tu donc, ô mon ami ! que cette voie puisse être évitée à qui que ce soit ? A ton fils peut-être, parce que tu l’aimes et que tu voudrais bien lui épargner des peines, des souffrances et désillusions ? Mais si tu mourrais même dix fois pour lui, tu ne réussirais pas à détourner de lui une parcelle de son destin. "  »

(Siddhartha - Hermann Hesse)

 
 

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